Selim Rauer
Une Mythologie Française?
Si l’homme peut prédire avec une assurance presque
entière les phénomènes dont il connaît
les lois; si lors même qu’elles lui sont inconnues,
il peut, d’après l’expérience du passé,
prévoir avec une grande probabilité les évènements
de l’avenir : pourquoi regarderait-on comme une entreprise
chimérique celle de tracer avec quelque vraisemblance le
tableau des destinées futures de l’espèce humaine,
d’après les résultats de son histoire? […]
Nos espérances sur l’état à venir de
l’espèce humaine peuvent se réduire à
ces trois points importants : la destruction de l’inégalité
entre les nations, les progrès de l’égalité
dans un même peuple, enfin le perfectionnement réel
de l’homme.
(Condorcet)
Un détail
C’était il y a quelques mois, alors que je pensais
avoir perdu mon passeport, que je me rendis auprès des autorités
compétentes de la préfecture de mon quartier, pour
déclarer cette perte et faire une demande de renouvellement.
Après avoir soigneusement constitué mon dossier, je
déposais l’ensemble de mes papiers : déclaration
de domicile, carte d’identité française encore
valide jusqu’en 2012, un extrait de naissance de ma mairie
à Paris, timbre fiscaux, photos d’identité,
ainsi qu’une photocopie de mon ancien passeport que j’avais
gardé (en cas de vol ou de perte justement), livret de famille
constitué à Maisons Laffitte, et une photocopie de
la carte nationale d’identité de l’un de mes
parents. Une agente de la préfecture recueille ma demande,
et commence à vérifier si tous les éléments
constitutifs à la création d’un nouveau passeport
sont bien présents. La personne me fait savoir qu’il
s’agira d’un passeport comprenant une puce électronique
contenant tout les éléments relatif à ma personne
: aspects physiques, informations sur mon état civil, mon
casier judiciaire, mes origines aussi (si tant est que mes parents
soient nés à l’étranger), et encore bon
nombre d’informations me concernant (dont certaines peut-être
que j’ignore) digitalisées qui me permettront, par
exemple, de pouvoir voyager aux Etats-Unis sans visa.
Tout parait en ordre. La personne me sourit, je lui réponds
par la même, soulagé d’avoir passé l’épreuve
bureaucratique avec succès, sans oubli notable de ma part.
« Attendez, s’il vous plait… Avez-vous votre Certificat
de Nationalité Française ? Me demande-t-elle.
- Comment ?
- Oui, votre Certificat d’appartenance Française
? »
C’était probablement la troisième fois que
je faisais refaire mes papiers d’identité, et je n’avais
encore jamais entendu parler d’un tel document. Une femme
à côté de moi faisant la queue me regarde avec
un air tout aussi étonné. Elle ne devrait pourtant
se faire aucun souci. Après un rapide coup d’œil
sur ses papiers qui étaient eux aussi placés en évidence
sur le comptoir, j’y découvre un nom et un prénom
à connotation typiquement française, ce qui n’est
pas mon cas.
Après une douce hésitation, voir même un amusement
du à ma surprise, je lui demande ce que cela peut bien être,
comme s’il s’agissait d’une blague ?
- Il vous faudra déposer ce papier Monsieur, si vous souhaitez
voir vos papiers d’identité nationaux renouvelés
: vous devez prouver votre appartenance française, si vos
parents sont nés à l’étranger.
- Mais mes parents vivent en France depuis plus de trente ans
et ont des papiers français. Je suis né en France.
J’ai été élevé et ai fait toute
mes études dans ce pays, et je suis domicilié à
Paris…
- Cela ne change rien Monsieur, vos parents sont nés à
l’étranger. Même si vous êtes né,
vivez et travaillez dans notre pays, il vous faudra délivrer
ce certificat : c’est la nouvelle régulation, sans
cela je ne peux rien faire. Vous devez retracer la manière
dont votre mère (par exemple) est devenue française,
et nous délivrer les actes de naissance de vos aïeuls
pour que nous puissions retracer le chemin jusqu’à
l’obtention de la nationalité française de
l’un de vos parents, et comment vous êtes vous-même
devenu français. Vous devrez par la suite reconstituer
votre dossier, et déposer le tout auprès du tribunal
d’instance de la mairie qui s’occupera de vérifier
ces informations, et qui, auquel cas, vous délivrera votre
certificat. Mais attention, l’ensemble des papiers ne devra
par excéder une date de délivrance supérieure
à trois mois. Sinon il vous faudra réeffectuer une
demande.
Hier encore j’étais français, mais aujourd’hui
une personne de la préfecture de police venait de remettre
mes certitudes en question. La très gentille dame se trouvant
à mes côtés, une parfaite inconnue, me regarde
avec compassion et exaspération à la fois : «
Voilà à quoi nous en sommes rendu à cause de
Bush et de l’Amérique », me répond-elle.
Il est vrai qu’à cette seconde, comme si je venais
de recevoir une remontrance de la part de mon médecin pour
une maladie « honteuse », je me demande si mon prénom
d’origine arabe ou perse, ou bien encore si mon nom de famille
d’origine allemande, au-delà du fait que mes parents
soient nés au-dehors du territoire hexagonal, ne contribueraient
à me recaler à l’examen d’appartenance
nationale. Je venais de réexpérimenter, mais de façon
cette fois très pratique, très banale, à quel
point les évènements du 11 septembre 2001 avaient
pénétré la sphère du privé, du
quotidien : pour ainsi dire celle de l’intimité, de
l’identité, et de l’appartenance à travers
le doute, la suspicion, la méfiance. La peur ? Mais quelle
peur ? La mienne ? Celle de l’Etat et des citoyens auxquels
j’appartiens ? Celles de nos politiques ? Leurs calculs peut-être,
qui consiste dans des moments d’impopularité, de mise
en danger ou de crise politique (l’année écoulée,
comme celle d’une saison théâtrale, comportait
différentes pièces au répertoire : le Non à
la constitution européenne, la crise des banlieues, l’affaire
Clearstream discréditant encore plus le milieu politique,
les questions d’immigration, les dangers terroristes, après
l’affaire des avions de Londres, qui n’a toujours pas
été éclaircie…) ? Pourquoi ce qui était
évident et vrai quelques heures avant que je me rende auprès
de cette administration ne l’était peut-être
plus quelques secondes après l’avoir quittée
? Une absurdité kafkaïenne, ou bien alors une véritable
remise en question de mon identité, de mon histoire dans
ce pays.
Plus qu’un détail
Subjugué par ce que je viens d’apprendre, je rentre
chez moi et me met à rechercher si ce certificat d’appartenance
est une nouvelle trouvaille des préfectures dans un pays
particulièrement sensible à l’heure actuelle
aux questions d’identité, d’intégration,
d’étrangéité et d’utilité
(nous reviendrons sur le projet de loi présenté à
l’assemblée Nationale le 13 juin dernier). C’est
que je découvre que selon les lois relatives à l’acquisition
de la nationalité française du 19 octobre 1945, puis
modifiée en 1973, 1984, 1993, et 1998 (sous le gouvernement
de Lionel Jospin, qui souhaitait donner plus de transparence à
cette question) que je suis, comme tant d’autre se trouvant
dans ma situation, français de plein droit. Mais qu’en
est-il dans les gouvernements Raffarin I et II, puis dans celui
de Monsieur De Villepin ? Qu’en est-il sous l’autorité
de l’actuel ministre de l’intérieur souhaitant,
comme il l’avait lui-même publiquement décrété
faire le ménage, parler franc, s’attaquer de front
aux questions que la plus part des autres hommes politique de gauche
ou de droite n’auraient pas eu le courage de traiter : la
banlieue, par exemple, qui selon la géographie socio-économique
française de ces trente dernières années, est
le lieu privilégier de la nationalité de « seconde
zone », c’est-à-dire de ces français un
peu noir, un peu beurre, un peu étranger, très souvent
sans emploi, et chez lesquels les problèmes d’éducation,
d’intégration et de délinquance sont les plus
sensibles. Pourtant la France avait pratiqué jusqu’en
1974 une politique d’accueil très forte à l’égard
des parents de ces français, qui devaient accepter des emplois
que la plus part des français de « souche » refusaient
d’assumer… Ce problème d’intégration,
d’identité, mais aussi de précarité n’est
pas neuf. Alors, mis à part le faite que nous nous trouvions
aujourd’hui à seulement quelques mois d’une échéance
électorale capitale, et que cette campagne laissera libre
cours à ce qu’il peut y avoir de pire en terme de politique
politicienne, qu’est-ce qui a véritablement changé
dans cette société, ses mentalités, ses craintes
et ses espoirs ?
Cette loi concernant l’Etat Civil et l’acquisition
de la nationalité tricolore (mais aussi européenne)
à de nouveau été rechangée et durcit
en 2003 sous l’autorité de l’actuel ministre
de l’intérieur, visant à rendre les démarches
d’Etat Civil et de citoyenneté plus contraignante,
mais ceci évidemment seulement pour tous français
ne pouvant justifier de parents nés en France. Dans le contexte
géopolitique d’insécurité actuelle, que
nos dirigeants en Europe ou aux Etats-Unis, ainsi que nos médias,
ne cessent de souligner jours après jours, tout comme la
réalité des disparités toujours plus croissantes
à l’intérieur même de nos sociétés,
comme à l’extérieur de celles-ci avec des flux
migratoires plus importants (qui sont entre autre du au phénomène
irréversible de la globalisation), accompagné des
débats suscités par le projet d’immigration
choisie, il me vint à l’esprit que ce processus d’acquisition
identitaire, administrative, pourrait faciliter un «écrémage»,
permettre dès le départ, semblable à une présélection
contraignante, de se débarrasser de tout individu susceptible
de ne pas répondre aux critères d’une république
prétendument ferme et juste, mais très probablement
aussi en perte de vitesse, tournant le dos à ses valeurs
fondamentales, commençant, par dépit à jouer
un jeu périlleux qui aurait des conséquences sur tout
le spectre social, économique et culturel français.
Il ne s’agit pas, pour reprendre les justes propos de M. Strauss
Kahn, d’affirmer qu’il existe à Gauche un angélisme
face à ces questions, et de l’autre à Droite
trop de fermeté.
La France se confronte au réel. Son idéal dix-huitiémiste,
cette idée que nous aurions un message universel de liberté
et d’égalité à appliquer et transmettre
est miné à l’intérieur même du
pays, et semble perdre en crédibilité à l’extérieur
même de ses frontières. C’est tout le sens de
cette citation de Condorcet au début de ce texte : avons-nous
perdu le cap de nos références idéologiques
et morales ? Sommes nous encore en mesure de tenir les promesses
que nos parents ont faites ? Ou plus exactement, nos parents n’ont-ils
pas négligé les conséquences d’une réalité
à venir, et la manière de l’affronter, c’est-à-dire
de préparer le monde à venir tant socialement qu’économiquement
et géopolitiquement après l’implosion du Bloc
de l’Est, de telle sorte que nos valeurs et nos responsabilités
à l’égard de ce monde, fait aujourd’hui
(comme ce ne fut jamais le cas auparavant dans aucune civilisation
humaine) à notre image, soient assumées, perfectionnées
et réalisées.
Bernard-Henri Lévy critiquait déjà dans son
livre L’idéologie française (1981), cette tendance
que nous avons en France à considérer négativement,
symptomatiquement, presque systématiquement une certaine
culture anglophone. Notre antiaméricanisme, fort des dernières
expériences et du désastre de la politique étrangère
mené par l’administration Bush, se serait cristallisé
plus que jamais. Mais peu sont ceux qui connaissent véritablement
ce pays, les valeurs sur lesquelles il s’est fondée
(et qui devraient pourtant nous rapprocher de lui, jusqu’à
l’exception de la question de la laïcité par exemple).
En somme nous reprochons le bien-fondé de cette mythologie
américaine, que nous prétendons être un mensonge,
une illusion, et pourtant nous remarquons, nous aussi, le réel
et l’opportunisme de certains de nos politiques nous rattrapant,
que notre propre mythologie, allant de valeurs et concept moraux
(qui prédominent, ou devraient prédominer au carriérisme
politique, pour mener une véritable action fond), mais aussi
notre conception et vision de notre société, fondée
sur l’emploi à vie et sa sécurité, la
protection de notre système social, une certaine lecture
verticale de notre monde déterminé par les classes,
et la possibilité d’ascensions sociales, ont été
profondément atteintes avant même que nous ayons commencé,
comme aujourd’hui, à en débattre. Ces questions,
comme celle de l’environnement, seront pour le gouvernement
actuel et à venir, comme pour celui d’Angela Merkel
en Allemagne, celui de Tony Blair et le gouvernement qui lui succédera
en Grande-Bretagne, comme pour toute puissance industrielle les
grands défis à relever.
Tocqueville parlait en plein cœur d’une société
en métamorphose, au milieu du XIXème Siècle,
d’une Amérique qui donnait le sentiment d’être
semblable à une vague à rebours, se refermant sur
elle-même, répondant aux réalités et
nécessités de son monde et de sa société
intérieure, indépendamment du reste du globe. Peut-être
devrions nous penser à cet aspect aujourd’hui en ce
qui nous concerne. Et par nous, j’entends toute l’Europe
occidentale. Certains problèmes de la France ne sont pas
des maux ou des exceptions françaises, mais des réalités
auxquelles la plupart des autres nations européennes se confrontent
avec des réponses différentes, et assujettis d’une
certaine manière à leur propre configuration sociale
intérieure, mais aussi en référence à
leurs passés. Chaque pays adopte des réformes différentes,
tente de répondre aux problèmes sociaux, économiques
et sécuritaires de façons diverses, tout en essayant,
dans le cadre même de l’Europe de se concerter et d’établir
des limites ou bases référentielles communes. Mais
les réactions face à la réalité d’un
monde dont les lois du marché et les aspects ou références
culturelles sont toujours plus communes, déstabilisent ceux
et celles qui ont été éduqués et toujours
vécu avec l’idée que leur réalité,
plus encore celle qui leur fut transmise comme un héritage
après 68, étaient pérennes. Les enfants nés
dans les années 1970 et 1980, le savent aujourd’hui,
au XXIème Siècle, le monde de nos parents ne survivra
probablement pas aux changements qui sont en train de s’opérer,
et aux erreurs qui purent être commises et qu’il nous
faudra résoudre. Les clivages politiques traditionnels s’effacent,
et les extrémismes montent fardés d’un nouveau
maquillage. Le monde dont nous hériterons sera bien plus
dur et complexe que celui dont les générations précédentes
héritèrent après les tragédies de la
Seconde Guerre Mondiale, et nous serons seuls, avec un déficit
matériel et social plus grand, pour affronter un avenir dont
les formes sont encore parfaitement indéfinies, et dont seuls
la certitude de l’inquiétude et du défi à
relever sont apparents.
Si je parlais au début de cette expérience personnelle,
de cette remise en question de l’identité et de cet
esprit de suspicion, d’exclusion même, qui y sont implicitement
rattachés, c’est parce qu’elle est significative
des problèmes de la France dans ce monde aujourd’hui,
de ses contradictions, de ses peurs. C’est plus qu’un
détail. Si nous voulons bien considérer tous les derniers
évènements allant de la question du chômage,
en passant par les violences et les révoltes en banlieue,
et maintenant (comme ce fut le cas à Marseille) à
l’intérieur même des grandes agglomérations,
la question de l’intégration, les questions de sécurité,
notre politique étrangère et économique, chacun
de ces éléments sont rattachés les uns aux
autres, font partie d’un seul et même problème
face auquel nous nous sentons démunis en réalité,
exaspérés, et ce malgré les méthodes
ou propositions sécuritaires et conceptions économiques
et sociales brutales issues maintenant d’une certaine droite
républicaine et ultra-libérale en France (incarnée
par Nicolas Sarkozy), qui par là-même confirme justement
les craintes qui nous habitent, et l’incertitude quand à
nos capacités à pouvoir répondre aux gageures
de demains.
Nés en France, dans un monde plus clément, nous avons
été éduqués, convaincus de l’importance
(capitale) des valeurs qui nous ont été transmises
: français par la langue, la culture, une certaine idée
de l’autre et du monde dans lequel nous vivons et devons le
façonner, le perfectionner ; une certaine idée de
ce que veux dire la république, le socialisme, la démocratie
; une certaine idée de ce que veut dire la liberté,
le droit, le devoir aussi ; une certaine idée, héritée
de nos intellectuels et politiques, de l’autre non en tant
qu’étranger, non en tant que menace, mais en tant qu’alter-ego,
que possibilité de connaissance (au sens de co-naître
avec lui), c’est-à-dire d’intégrer, non
pour nier ses origines ou son identité, mais pour enrichir,
complémenter une appartenance commune: c’est aussi
une certaine idée de l’Europe à laquelle nous
appartenons fondamentalement, de notre histoire, des Lumières
et du phénomène capital de la Révolution, qui
pour la première fois dans l’histoire moderne ne s’est
pas contenté de faire chuter ou de renverser un monarque
ou un régime, mais tout un système, c’est-à-dire
avec ses échecs et ses gloires, de mettre en œuvre un
autre monde plus juste, plus équitable, et libre ; une certaine
idée de l’importance fondamentale de la laïcité
et de son respect ; une certaine idée de la France. Nous
y avons cru, et y croyons je l’espère encore, non de
façon nationale, mais de façon fondamentale et ouverte
au monde ; et pourtant, ces nouvelles réalités, celles
qui succédèrent aux évènement du 11
Septembre 2001, la manière dont les différents gouvernements
aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, ou en France depuis 2002 ont eut
de répondre à ces problèmes ont infirmé
les valeurs sur lesquelles nous prétendons faire se reposer
nos sociétés et être perçu à travers
le monde.
Me demander, comme à d’autres, de langue maternelle
française, né et éduqué en France, si
j’étais bien français, parce que mon nom et
mes parents venaient d’ailleurs, alors qu’ils me transmirent
justement en s’intégrant et en vivant dans ce pays
cette langue et cette culture qui n’était pas la leur,
et qui la devint, c’était justement remettre en question,
pour des raisons officielles de sécurité certes, tous
les fondements et valeurs qui ont fait de ce pays ce qu’il
a été, et ce qu’il est malgré tout (je
l’espère, je le pense) resté. Les partisans
de cette nouvelle réalité rétorqueront : «
mais c’est justement la Loi ! ». Oui. Mais la Loi, comme
nous l’avons vu à plusieurs reprises depuis ces dernières
années, entre autre avec une proposition de modification
de la Loi (justement) relative aux mineurs pour les faire juger
en cours d’assise, nous conduit à considérer
la loi non dans son aspect déterminant mais contingent, en
réaction aux évènements, ce qui est loin de
la volonté et des méthodes à appliquer pour
résoudre le problème. Nous pourrons conduire autant
de mineurs que nous voudrons devant les cours d’assises (et
par là-même rendre la tâche de la justice encore
plus compliquée), nous ne résoudrons jamais le problème
de la délinquance et de la criminalité, tant que nous
n’aurons pas entrepris quelque chose de concret et non de
bancal, comme un placebo que l’on administrerait à
un malade en phase terminale, pour répondre à la question
du chômage chez les jeunes, à la discrimination au
sein des entreprises, aux délits de sale gueule, à
la question de l’intégration, aux questions de qualité
de vie et d’urbanisation au sein des cités, aux questions
de bases, fondamentales, de l’éducation, de l’accès
au savoir et aux connaissances, à la capacité d’encourager
les individus à progresser au sein de la collectivité
socialement et culturellement, et par voie de conséquence
de leur permettre de se reconnaître, de préserver et
d’enrichir cette collectivité, et donc de la respecter.
Ainsi le pouvoir, selon ses propres nécessités et
prérogatives, dans une république parlementaire affaiblie,
pourra se permettre de changer la Loi, et l’on dira pourtant
toujours, c’est la Loi. Mais pléthore de lois en fonction
des circonstances, n’est pas une garance de Droit et encore
moins de Justice et d’Équité : sinon les différents
gouvernements de Silvio Berlusconi en Italie et Berlusconi lui-même
auraient été en la matière des exemples de
vertu politique et de respect démocratique, ce qui ne fut
sûrement pas le cas. L’on s’attaque aux effets
et non aux causes. Nous nous enlisons dans nos certitudes.
Avec le changement des conditions d’obtention de la nationalité
française c’était, par l’administration,
par le doute, en substance, la même façon traître
d’agir à l’encontre de ces sans-papiers, et de
ceux qui vivaient dans ces squats. Car un ou une sans papier régularisée,
dans la société française actuelle, ayant épousé
un ou une française, travaillant et payant ses impôts
en France depuis des années, ayant fondé une famille
et ayant tenté de s’intégrer culturellement
(d’abord par la langue) et socialement dans ce pays, ne sera
plus sûr, s’il devait perdre son emploi pour une raison
ou pour une autre, d’obtenir non une prolongation de séjour
ou une naturalisation (des papiers français), mais selon
la loi du 13 juin 2006, de pouvoir rester sur le territoire, car
(toujours selon cette loi) il n’aurait plus aucune utilité
pour l’économie du pays, et deviendrait alors une charge
supplémentaire, voir même un facteur de risque. C’est
une création d’épiphénomènes répondant
à des contingences que l’on transforme en nécessités,
puis en contraintes, en assujettissements, sous le couvert du Droit,
de la Loi (une de plus), mais quelle loi, quel droit ? Nier qu’il
y ait un réel et grave problème à résoudre
en la matière, parce qu’il s’agit aussi et avant
tout de la dignité de ces personnes, est indiscutable. Mais
alors pourquoi avoir tant tardé (plus de deux ans pour Cachan,
par exemple)? Et pourquoi, après avoir symptomatisé
à ce point cette question pour en faire une campagne médiatique
et un enjeu électoral, l’avoir tant manipulé
et détourné en problème sécuritaire,
en danger, alors qu’il s’agit d’abord de lutter
contre ceux qui se nourrissent de la clandestinité, la permettent
et profitent de cette économie parallèle ? Et pourquoi
créer, par la force des choses, par ce droit justement, plus
de clandestinité ? Quel être humain choisirait donc
délibérément la clandestinité pour statut
? Qui donc parmi eux, parmi nous, la trouverait profitable ? Un
statut qui est celui de l’absence d’identité,
de l’absence de droit et de devoirs par lesquels la dignité
humaine se fonde. Ces êtres vivent hors de toute société.
Nous en sommes venu à faire de ces clandestins des criminels.
Mais nous posons le problème à l’envers : un
clandestin est obligé d’accepter du travail au noir
pour pouvoir survivre, et s’il venait à déclarer
son statut, il sait, presque automatiquement, qu’il serait
contraint de quitter par la force le territoire, en laissant derrière
lui peut-être une famille. Vouloir maîtriser, dans le
monde actuel, les flux de migration au sein de l’Europe et
de ses nations est juste et nécessaire, mais il ne faudrait
pas confondre et assimiler en France cette maîtrise avec une
politique de répression à l’égard de
ceux qui vivent et travaillent (pour certains depuis plusieurs années)
au sein de notre société. La politique actuelle, cette
vision du problème et du monde, ne fait que créer
plus de clandestinité, de hors-la-loi. Il faudrait aussi
commencer par mener une politique d’aide logistique et de
formation aux pays en voie de développement, soutenir et
motiver dans la globalisation leur économie pour endiguer
ce phénomène de migration. La globalisation pourrait
dans ses aspects négatifs, permettre une action positive,
en essayant d’intégrer ces pays à une économie
de marché dont ils sont exclus.
L’inverse ne permettra tout au plus à l’extrême
droite, aux lepenistes, petits mégretistes en tous genres
aux allures de braves goebbels, comme aux haideriens en Autriche,
ou au NPD (qui vient dernièrement de rentrer dans le Landtag
du Mecklemburg Vor Pommern en Allemagne) que d’être
un peu plus convaincants en Europe. A l’heure ou chacun dit,
et de façon toujours plus forte, quel que soit le parti,
« j’ai en mémoire ce qui s’est passé
en avril 2002 », quelles leçons ont tiré nos
politiques, en dehors de leur course actuelle et de leurs sphères,
de ce qui s’est passé à ce moment là
et de ce qui se joue aujourd’hui réellement au cœur
même de notre société. Il ne s’agit pas
pour cela de partir en campagne à travers la France pour
serrer des mains, accumuler les bons points et se vendre à
chaque porte comme le ferait un colporteur vendant sa version agrémentés
du nouvel évangile politique : il s’agit de vivre concrètement
auprès de ses contemporains, dans cette époque, d’affronter
le paradoxe qui est le nôtre, de reconnaître le seul
et même bloc de ces différents problèmes imbriqués
les uns dans les autres, et semblant fonctionner pourtant de façon
autonome dans un même système.
Trois Piliers
En somme, si nous devions réduire à quelques points
fondamentaux ce sur quoi l’identité et l’expérience
historique et la culture française moderne se sont fondés
nous pourrions en revenir aux trois éléments fondateurs
suivant : l’héritage des Lumières, et par conséquence
la Révolution de 1789, c’est-à-dire, pour reprendre
le propos d’Adorno et d’Horkheimer, une mise en œuvre
systématique d’une dialectique de la Raison ; la laïcité
; et le virage culturel et social de mai 1968 (dans lequel nous
retrouvons certains aspects – la fusion entre le prolétariat
et le monde étudiant – de la révolution de 1848
faisant échos).
Les valeurs de la Révolution, issues des Lumières,
se sont inscrites et affirmées, de génération
en génération de façon encore plus fortes qu’avec
l’Aufklärung en Allemagne, ou The Age of Enlightment
en Angleterre. A ceci il y a une raison précise. Ces Lumières
qui ont fortement déterminé l’essence originelle
de la Révolution de 1789, a permis à un nouvel Etat,
à une nouvelle identité, à un autre pays et
autre système et modèle d’émerger dans
la société européenne du XVIIIème Siècle,
et par là même, accompagné par les nouvelles
techniques scientifiques et technologiques de cette époque,
d’annoncer une nouvelle ère historique, non seulement
en Europe, mais de préparer ce qui allait devenir la civilisation
occidentale, celle qui, en réalité aujourd’hui,
prédomine dans les modes de vie, de culture, de communication,
d’échange et dans la recherche à travers le
monde. Après la seconde guerre mondiale, et sous l’impulsion
des « alliés » ce sont différents pays,
l’Allemagne bien entendu, mais aussi d’autres cultures,
d’autres pays issus d’autres civilisations (le Japon
par exemple, une partie de la Corée), et avant dans le cadre
(critiquable et impérialiste) de la colonisation dès
le XIXème Siècle, qui vont adopter (d’abord
par la force, suite aux drames des guerres) des systèmes
de régimes et de gouvernements qui vont déterminer
et modifier ces sociétés, et qui sont issus du monde
occidental. La France, en tant que république s’est
reconnue dans cette réalité historique qu’elle
a impulsé par de nouvelles valeurs, par cette invention de
la liberté (comme le dirait Jean Starobinski) dans une Europe
des monarques. Ceci nous l’avons en commun avec les Etats-Unis,
nouvel état fédéré qui a du se battre
pour conquérir son indépendance et se défaire
du joug de la monarchie britannique, en se fondant elle aussi, avant
1789, sur ces Lumières. Peut-être, partant de ces modifications
qui ont précédé notre époque, pouvons-nous
mieux comprendre les autres enjeux et modifications qui ont succédé
à la mise en opposition de deux systèmes après
la guerre froide, et qui permettent (sans apporter ici de jugement
de valeurs) à des pays ayant des cultures et systèmes
politiques différents, telle que la Chine, d’intégrer
graduellement à travers la globalisation (mais toujours dans
le cadre d’une dictature politique) le même système
d’échange et d’économie de marché
que le nôtre. Les différents poids qui sont désormais
ajoutés sur la balance avec la Chine et l’Inde, entre
autre, vont à leur tour considérablement changer,
voir modifier nos modes de vies, notre réalité sociale,
économique et culturelle en occident. C’est dans ce
cadre là, au XXIème Siècle qu’interviennent
de façon différente après la crise pétrolière
de 1974, les nouvelles problématiques qui minent nos sociétés.
La réunification en Allemagne est beaucoup plus douloureuse
et difficile que prévu, parce qu’elle doit avec de
nouvelles règles de marché, de nouveaux modes de vie,
une autre réalité socio-économique, intégrer
une culture et des mentalités qui n’étaient
pas prêtes pour ces changements, de la même manière
que les populations occidentales, ayant été pourtant
éduquées et ayant vécu dans un système
libéral et capitaliste ont elles-mêmes du mal a intégrer
ces nouvelles donnes de la globalisation. Tout l’enjeu, pour
ne pas virer dans une escalade politique populiste qui aurait à
terme des conséquences néfastes au sein même
des nations industrialisées et de la France ici en particulier,
consiste à mettre en œuvre tous les moyens possibles
pour que ces valeurs essentielles de nos démocraties coïncident
et déterminent un phénomène dont nous ne sommes
plus les seuls maîtres. En ce sens l’Europe est une
chance. Sur la base de mêmes valeurs, et d’une économie
commune, il nous serait plus facile de répondre aux défis
de demain, d’être plus forts.
La société française actuelle est touchée
par un malaise. La mise en pratique de ces fondements n’a
cessé, et plus fortement encore depuis l’été
2006, d’être atteint de façon consubstantielle
: la proposition, par exemple d’une immigration ou encore
d’une discrimination choisie, la proposition de soutient de
l’Etat (à travers les collectivités locales)
pour financer et accompagner les créations à venir
de lieux de cultes musulmans (ce qui veut tout simplement dire que
l’Etat, inquiété dans le monde et dans la société
française, par l’expansion politique de l’islam,
souhaiterait avoir un meilleur contrôle sur ces lieux de cultes,
de leurs visiteurs et responsables, et en l’occurrence les
soumettre sans le dire ouvertement à une dépendance
économique). Ceci, quel qu’en soit la raison est une
enfreinte supplémentaire à l’un des fondements
même de l’Etat républicain, c’est-à-dire
à la laïcité. Chacune de ces propositions, prétendant
relancer un ascenseur en panne, représentent en réalité
des remises en questions culturelles et sociales fondamentales de
la république. Après l’exploitation qui a été
faite des richesses humaines et naturelles des pays colonisés
par la France (partie profondément négative de la
colonisation, qui eut aussi certains aspects positifs : l’éducation,
la mise en place d’administrations et de moyens logistiques
et techniques, mais que l’on a délaissés ou
sabotés en partant de ces pays), l’on propose à
nouveaux, pour soi-disant mieux maîtriser l’immigration
(et elle sera apparemment de plus en plus massive en direction de
l’Europe et des pays industrialisés), n’est en
fait qu’une nouvelle forme d’exploitation de la matière
grise de ces pays. L’on souhaiterait attiré ceux qui
seront les plus doués et les mieux formés, alors que
justement ces pays ont besoins de ces têtes, pour pourvoir
émerger socialement et économiquement. La démarche
a aussi pour aboutissement de relancer la machine économique,
de favoriser la recherche, de permettre à la France de s’implanter
industriellement à l’étranger, alors même
que nos propres chercheurs ne sont pas assez soutenus et partent
travailler à l’étranger faute de moyens.
La discrimination choisie, elle, n’est rien d’autre
qu’une forme confirmée de discrimination perverse,
qui parquerait les minorités les plus évidentes (couleur
de la peau, âge, handicap…) à des postes pour
lesquels ils ne seraient par forcément les plus qualifiés,
et par là même conforterait cette discrimination pure
et simple au sein des entreprises et de la société
en créant de l’immobilisme. L’on n’aide
pas la personne ou la minorité discriminée en la choisissant
sur le critère cynique de sa différence ou de son
handicap : on la confine dans sa position « marginale »,
sans lui donner les moyens propres d’une meilleurs formation,
d’une meilleure qualité de vie, d’une capacité
à s’intégrer et à s’émanciper
à travers sa personnalité au sein de la société.
C’est là aussi une question de Droit, une question
de valeurs et de morale qui ont fondé un idéal républicain,
basé sur la tolérance et l’acceptation de l’autre,
non malgré ses « différences », mais par
ses différences et capacités. La discrimination choisie
enraye encore plus la question identitaire de la France actuelle.
L’on propose ici en loi, une autre forme de ségrégation
douce et apaisante pour relancer en titubant et illusoirement la
question de l’emploi, de la sécurité, et du
chômage chez les jeunes, mais aussi les seniors. Le seul outil
qui leur soit attribué pour cela est leur différence.
Nous acceptons mal ces changements, parce que personne, personne
ne nous avait préparé à çà, parce
que durant vingt ans nous avons continué d’être
éduqué et d’entendre ces discours qui nous affirmaient
que la sécurité de l’emploi à vie était
possible, que notre système de protection sociale était
le meilleur et intouchable, alors que ceci, en dehors de la période
des trente glorieuses, n’avait encore jamais existé
auparavant dans nos sociétés. L’on a lancé
des étudiants dans des filières qui se sont avérées
par la suite être sans débouchés, l’on
a créé de la précarité académique,
des têtes biens remplies, parfois bien formées, mais
incapable de mettre en pratique leur savoir et de trouver une place
dans cette société à travers ce qui est le
plus fondamental : le travail. Donc la capacité à
se créer un avenir, à trouver une fonction, à
vivre de ce que l’on sait, de ce que l’on peut. Un article
très intéressant de l’éditorialiste Larry
Summers (ancien Secrétaire du Trésor aux Etats-Unis),
dans le Financial Times du 30 octobre dernier, indique qu’au
Royaume-Uni, tout comme aux Etats-Unis et en Europe, c’est
bien la classe moyenne qui pâti le plus de cette situation,
c’est-à-dire dans des pays comme la France ou l’Allemagne,
qui sont les plus fiers de leur système social, ceux qui
se trouvent les plus nombreux et les premiers touchés par
une incapacité à prendre part à la société
qu’ils avaient animée économiquement et socialement
par le passé. Ces protections sociales, pourtant essentielles
aux plus démunis dans nos pays, garantes d’une certaine
égalité et sécurité, sont de plus en
plus difficilement finançables. C’est un problème
de fond, un problème structurel qui remet en question les
positions de chacun et contre lequel les valeurs républicaines
et démocratiques que nous avons énoncées précédemment,
et qui ont fondé nos sociétés, devraient pouvoir
nous garantir contre ces dangers. Elles sont pourtant aujourd’hui
remises en question.
La chance de la France est dans sa pluralité. Dans un monde
ou les antagonismes se créent autour de valeurs prétendument
religieuses, en l’occurrence sa forme la plus radicale, l’islamisme,
qui n’est rien d’autre qu’une usurpation et une
défiguration politique du Coran sous des formes fascisantes,
et où ceux-ci mènent une croisade dans les pays du
tiers-monde ou en voie de développement contre l’occident
et la mondialisation, nous devrions prendre conscience de l’importance
du problème de l’intégration. Ce que nous voyons
se faire à l’échelle « macrocosmique »,
se reflète de façon microcosmique. Ce qui dans différentes
régions du globe se prépare, nous pouvons le reconnaître
dans nos propres régions, dans nos villes, dans nos banlieues
et quartiers. Le problème d’intégration associé
au chômage, à des déficits dans l’éducation,
à des pertes de repères identitaires et culturels
(rattachés eux aussi au problème du travail donc),
au sentiment de n’appartenir à aucune société,
sans possibilité de se reconnaître en certaines valeurs
et préceptes républicains et démocratiques,
amènent aux violences et questions d’insécurité
que nous avons connus en novembre 2005 et qui depuis ne cessent
ponctuellement de se répéter : dégradation
des lieux publics, dégradation de l’habitat, voitures
brûlées, personnes attaquées et rackettées,
vols… c’est là un merveilleux vivier pour toute
implantation islamiste ou fasciste, et l’histoire des nations
occidentales l’a montré à plusieurs reprises
dans le siècle passé. Le problème même
de l’interdiction des voiles à l’école
est devenu, non plus, en relation avec la laïcité, un
problème de conviction religieuse, mais une question de reconnaissance
et d’appartenance socioculturelle : là encore il ne
s’agit plus tant de l’islam, que de la question identitaire,
de la tentation à s’enliser dans l’opposition,
la marginalité, la minorité, parce que cette minorité
justement n’a pas été intégrée,
parce qu’elle n’a le sentiment d’aucune appartenance
citoyenne. Le mythe de la Grande Nation survit au réel sans
le rencontrer. La laïcité est remise en question non
idéologiquement, mais pratiquement, parce que les problèmes
socioculturels rencontrés par ces minorités remettent
en questions les préceptes mêmes de la république
égalitaire que l’on voudrait incarner.
Pourtant, reconnaissons que la question de l’assimilation
de ces enfants d’immigrés (et j’en fais partie,
bien qu’étant né dans une classe favorisée)
est une clef pour l’économie et la société
française, pour permettre aussi à ce pays, plus encore
que la plupart des autres pays européens, de créer
un pont culturel et peut-être économique pour l’avenir
de nos relations avec l’Afrique, le Maghreb, le Moyen-orient,
et même une partie de l’Asie. Notre problème
est de considérer ces français comme des étrangers,
comme étant une source de problème et de danger, alors
qu’ils n’ont pas été intégrés
et sollicités dans le débat public. Cette initiative,
lorsqu’elle a été prise en France, elle l’a
été en majeure partie, et d’abord grâce
à des artistes et des intellectuels, pour certains issus
de ces milieux qui sont allés à leur rencontre. Pourtant
la responsabilité en incombe d’abord à nos responsables
politiques. Nous avons le sentiment d’avoir un message universel
à faire partager au monde, mais nous sommes nous-même
incapables de transmettre et réaliser ce message à
l’intérieur même de notre société.
L’énergie que la génération de mai 68
a déployé pour créer une alternative à
une société de consommation en pleine émergence
et émanciper les mœurs d’une société
dépassée par sa propre jeunesse a été
fondamentale. Tous ceux qui sont nés après cette génération,
frères et enfants, petits enfants même, on pu profiter
des fruits de cet élan. Un élan qui était aussi
celui d’une rébellion face au monde d’hier, aux
pères, nourris d’un espoir et d’un idéal
proche en réalité à travers certains aspects
communautaires, égalitaires et socialistes, de cet idéal
révolutionnaire.
La liberté de mœurs, la mise à jours des droits
de la femme, mais aussi justement l’émancipation des
minorités sexuelles, ethniques et religieuses, l’attention
nouvelle portée à la pédagogie et à
l’éducation, à l’enfance, tout ceci nous
le devons à cette génération. Elle a incarné
la jeunesse et l’a peut-être même glorifiée
jusqu’à l’extrême. Cette génération,
symboliquement, et même spéculativement est celle de
l’éternelle jeunesse. Nos pères étaient
avant tous des amis, des compagnons, des conseillers parfois, mais
gare aux enfants qui vivant dans le monde actuel seraient tentés
d’énoncer une critique, de poser certaines questions
dérangeantes sur leur avenir tel qu’il se dessine à
l’horizon : c’est-à-dire de l’autre côté
de la fenêtre à travers laquelle nous regardons, c’est-à-dire
derrière notre porte lorsqu’elle frappe et que nous
feignons encore un peu, tant bien que mal, de l’ignorer. C’est
demain que cette porte cédera, ou bien qu’il nous faudra
l’ouvrir. Et demain, fatalement, nécessairement, viendra.
Denis Jeambar fait allusion avec Jacqueline Rémy dans leur
ouvrage « Nos enfants nous haïront », des erreurs
de jugements et d’entreprises fondamentales qui ont été
justement faites par cette génération. Le culte de
l’hédonisme, l’accumulation de dettes publiques
qui n’ont cessé d’être repoussées
à demain, et de traites accumulées, une certaine tendance
à l’immobilisme face à un monde changeant, et
à terme un discours politique périmé, ne répondant
plus au monde d’après la chute du mur, mais aussi l’inconscience
avec laquelle les questions liées à l’économie
(l’industrie) et l’écologie ont été
conduites, et dont certaines répercussions seront pour nous
irrécupérables. A cet hédonisme tant critiqué
s’ajoute une certaine méfiance à l’égard
de la valeur « travail », un culte de la liberté
des loisirs (qui a aussi permis à toute une industrie et
à différentes technologies et nouveaux médias
de considérablement se développer). Si l’on
prête attention à la critique adressée à
cette génération, nous remarquons que nous leur reprochons
d’avoir échoué là où ils prétendaient
réussir, de nous léguer un passif bien plus important
que l’actif. La société de consommation qu’il
critiquèrent tant n’a jamais été aussi
forte qu’à l’heure actuelle ; beaucoup de tentatives
politiques pour permettre aux immigrés et à leurs
enfants de s’intégrer dans la société
ont été négligées ou ont échoué,
la garantie du système social sur lequel ils ont vécu
et qui fut financé par le travail et la reconstruction d’un
monde à rebâtir après guerre a été
amoindrie, et sera difficile à garantir pour demain ; enfin
la question de la reconnaissance de ce monde et de leur propres
enfants n’est pas toujours évidente. Tout art, tout
artisanat, toute société meurt lorsque le maître
se refuse à être un maître, c’est-à-dire
à prendre ses responsabilités, à transmettre
un savoir, à se perpétuer à travers son apprenti
ou son enfant, qui lui-même tentera à sa manière
de parfaire ce dont il a hérité et qu’il léguera
à la génération suivante. Nous n’estimerons
jamais assez, encore une fois, à quel point la démarche
et l’héritage culturel de cette génération
de 1968, inspirée à son origine, par un esprit profondément
dialectique et la remise en question de vérités, ont
été déterminants pour nous. Mais ce savoir,
cette culture justement, figée en son temps, temps de prospérité,
temps d’émancipation et de consommation, ne répondent
plus aux nécessités du monde actuel. De toutes les
idéologies qui ont existé, cohabité, ou qui
se sont confrontées dans le siècle passé, une
seule à survécu : le capitalisme. La seule qui ait
survécu à un passage de flambeau qui n’a pas
encore véritablement eu lieu, mais qui sera entamée
d’ici une dizaine d’année et qui se fera à
la lumière de ce qui fut tant combattu par nos parents, et
dont ils ont en temps de prospérité tant profité,
comme si demain justement, ne devait jamais venir. Chaque génération
critique la précédente. Ceci fait probablement partie
de l’ordre des choses. Lorsque l’enfant est en mesure
de parler, de communiquer, de savoir et d’aller lui-même
expérimenter le monde, les autres, son environnement, il
revient pour la première fois vers ses parents avec beaucoup
de questions. Un peu plus tard lorsqu’il apprend à
se positionner lui-même dans ce monde, et avec recul, lorsqu’il
commence à l’analyser, il remarque certaines imperfections,
certaines erreurs, et voudrait comprendre pourquoi. Il sera avec
1968 peut-être difficile de communiquer à ce sujet,
parce que les distances culturelles et sociales se sont amoindries,
et que le temps et l’espace nous ont rapproché dans
une réalité commune à laquelle nous sommes
incestueusement liés, tout en appartenant à deux mondes
différents. Beaucoup d’expériences idéologiques
et politiques ont été faites en un seul siècle,
et chacun se demande sur une ligne, un ordre qui n’est plus
vertical, mais horizontal, comment nous avons pu en arriver là.
Nos parents n’ont pas de réponses. Il y aura pourtant
nécessité à trouver des solutions. De la création
du meilleur des mondes possible, il faudra essayer de se limiter
au moins pire, retrouver une base commune. L’utopie comme
un tissu dont la trame n’a cessé de s’amoindrir,
laisse apparaître aujourd’hui le cuir du pragmatiste,
ce respect forcé des réalités. Ce en quoi nous
avons tant cru et prétendons être, n’a pas tenu
ses promesses, ni été réalisé dans nos
actes.
Epilogue et suite…
J’assiste à la retransmission télévisée
des universités d’été de l’UMP,
ou Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur et candidat
aux élections présidentielles a choisi de s’adresser
à la jeunesse. Chacun souhaite voir un changement s’effectuer.
Ce n’est pas un hasard si les termes employés par les
différents candidats restent dans le champ sémantique
de la rupture, du changement, du nouveau. Certaines personnalités,
celles qui souhaitaient du moins affirmer publiquement leur soutien
au ministre candidat, sont présentes. Elles représentent
tout, mais certainement pas la jeunesse, son avenir, ce qu’elle
est ou pense. Elles ne sont même pas le reflet de sa réalité
identitaire et culturelle.
Il est intéressant de remarquer, que très habilement,
très courageusement presque (s’il n’y avait pas
derrière ces propos d’autres visées), que M.
Sarkozy, tout justement, a décidé ouvertement de s’attaquer
à cette génération de 1968, la rendant en parti
responsable des maux dont souffre notre société actuelle.
Qui à droite comme à gauche aurait tenté ceci
auparavant, au risque de paraître réactionnaire, au
risque d’être désapprouvé ou discrédité
par une grande majorité d’intellectuels et d’artistes
issu de cette génération. L’homme politique
qui a tant ruminé son discours, a senti que l’heure
était propice à ce type de propos, non parce qu’il
les jugeait fondés, mais parce que dans ce discours à
la jeunesse, il s’agissait bien de l’attirer cette jeunesse,
de se différencier des « pères » de 68,
de montrer cette démarche vers la rupture. Très contradictoire
dans ses propos, mais persévérant dans sa démarche,
il lui aura bien fallu à sa manière tirer un bilan
de l’état des lieux de cette société.
S’appuyant sur les peurs du monde à venir, ces lois
qui ont été proposées par son gouvernement
contredisent ce qu’ils prétendent défendre et
incarner : une société plus juste.
La délinquance n’a cessé d’augmenter.
A côté de cela le danger du terrorisme et de l’immigration,
la laïcité, les valeurs républicaines, le mépris
face aux jugements du passé colonialiste de la France et
du bilan de 68 sont convoqués pour s’adresser à
la jeunesse de 2006 et 2007. Ce fils d’immigré souligne
le paradoxe sur lequel repose tout l’enjeu des années
à venir, et sa reconnaissance de la mère patrie. Tout
sera bon pour arriver à l’objectif fixé, l’expérience
politique et humaine faisant, il sait ou le bât blesse lorsqu’il
s’adresse à « ses troupes », et qu’il
met sa personnalité en cause, plus que son projet politique
que nous connaissons déjà par expérience. Cinq
ans. Indépendamment de toute critique (que je fais pourtant)
à l’égard de l’actuel ministre de l’intérieur,
si au lieu de nous concentrer sur le personnage (médiatique
et politique) nous reconnaissions qu’il est lui-même
un produit de son temps, la résultante de son époque,
( et qu’il serait probablement différent en d’autres
circonstances), à travers ses méthodes et ses propos,
en tant que présidentiable qui ne voudra et ne se laissera
arrêter par rien, même la morale, même l’éthique,
même ses responsabilités, nous verrions alors avec
un peu plus de clarté, et dans ses discours soit en tant
que premier flic de France (à travers toutes les questions
et propositions / ou impositions faites par lui sur la sécurité),
soit en tant que candidat, que cet esprit habile et rapide, mais
aussi opportuniste, est le reflet de ce malaise, le reflet de cette
peur (utile aussi politiquement). Il incarne ce malaise, cette indécision
de la France.
L’extrême droite n’a plus d’exclusivité.
Elle est d’abord là, la grande leçon tirée
du 21 avril 2002, c’est ce que l’on pense. Mais les
sondages de novembre 2006 pourtant semblent le prouver : le Front
National et Jean-Marie Le Pen pourraient recueillir jusqu’à
17% des voix au premier tour des prochaines élections (c’est-à-dire
plus qu’en 2002). La campagne à nouveau se jouera sur
la sécurité, l’emploi et les problèmes
qui y sont rattachés. C’est parce que certaines distances
avec certains problèmes sensibles et irrésolus, à
travers des méthodes qui ne cessent de créer un gouffre
toujours plus grand entre les générations et catégories
socioprofessionnelles au sein de notre société, n’ont
pas été respectées, tout en prétendant
agir en références aux valeurs de la république,
que l’électorat le plus important, et le plus touché,
cette classe dite « moyenne », se retournera en partie
vers certains extrêmes ou se taira par dépit, comme
certains jeunes ce retourneront vers des solutions faciles et brutales.
Les moyens échouent, les voix montent, et cette mythologie,
comme un vieux parent maintenu artificiellement en vie, perdure,
alors même que cette mythologie, aujourd’hui, après
deux siècles d’expérience, ne devrait être
rien d’autre que la base de départ, la réalité
formelle sur laquelle l’on devrait s’appuyer pour construire
cet avenir, ce possible.
« Vous changerez le monde, si vous ne laissez personne voler
vos rêves… » dit M. Sarkozy lors de ces universités
d’été. S’il savait à quel point
il a raison, nous n’en serions pas là. Et lui non plus.
Plus de voleur ou de fabricant de rêves à bon marché,
mais un pas un peu plus sûr, vers cet idéal, cette
utopie qui peut être vraie, parce que nous en avons les moyens.
Les moyens de nos rêves.
© Europa Revue 2007 |