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Selim Rauer
Une Mythologie Française?

Si l’homme peut prédire avec une assurance presque entière les phénomènes dont il connaît les lois; si lors même qu’elles lui sont inconnues, il peut, d’après l’expérience du passé, prévoir avec une grande probabilité les évènements de l’avenir : pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimérique celle de tracer avec quelque vraisemblance le tableau des destinées futures de l’espèce humaine, d’après les résultats de son histoire? […] Nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations, les progrès de l’égalité dans un même peuple, enfin le perfectionnement réel de l’homme.
(Condorcet)

 

Un détail

C’était il y a quelques mois, alors que je pensais avoir perdu mon passeport, que je me rendis auprès des autorités compétentes de la préfecture de mon quartier, pour déclarer cette perte et faire une demande de renouvellement. Après avoir soigneusement constitué mon dossier, je déposais l’ensemble de mes papiers : déclaration de domicile, carte d’identité française encore valide jusqu’en 2012, un extrait de naissance de ma mairie à Paris, timbre fiscaux, photos d’identité, ainsi qu’une photocopie de mon ancien passeport que j’avais gardé (en cas de vol ou de perte justement), livret de famille constitué à Maisons Laffitte, et une photocopie de la carte nationale d’identité de l’un de mes parents. Une agente de la préfecture recueille ma demande, et commence à vérifier si tous les éléments constitutifs à la création d’un nouveau passeport sont bien présents. La personne me fait savoir qu’il s’agira d’un passeport comprenant une puce électronique contenant tout les éléments relatif à ma personne : aspects physiques, informations sur mon état civil, mon casier judiciaire, mes origines aussi (si tant est que mes parents soient nés à l’étranger), et encore bon nombre d’informations me concernant (dont certaines peut-être que j’ignore) digitalisées qui me permettront, par exemple, de pouvoir voyager aux Etats-Unis sans visa.

Tout parait en ordre. La personne me sourit, je lui réponds par la même, soulagé d’avoir passé l’épreuve bureaucratique avec succès, sans oubli notable de ma part. « Attendez, s’il vous plait… Avez-vous votre Certificat de Nationalité Française ? Me demande-t-elle.

  • Comment ?
  • Oui, votre Certificat d’appartenance Française ? »

C’était probablement la troisième fois que je faisais refaire mes papiers d’identité, et je n’avais encore jamais entendu parler d’un tel document. Une femme à côté de moi faisant la queue me regarde avec un air tout aussi étonné. Elle ne devrait pourtant se faire aucun souci. Après un rapide coup d’œil sur ses papiers qui étaient eux aussi placés en évidence sur le comptoir, j’y découvre un nom et un prénom à connotation typiquement française, ce qui n’est pas mon cas.

Après une douce hésitation, voir même un amusement du à ma surprise, je lui demande ce que cela peut bien être, comme s’il s’agissait d’une blague ?

  • Il vous faudra déposer ce papier Monsieur, si vous souhaitez voir vos papiers d’identité nationaux renouvelés : vous devez prouver votre appartenance française, si vos parents sont nés à l’étranger.
  • Mais mes parents vivent en France depuis plus de trente ans et ont des papiers français. Je suis né en France. J’ai été élevé et ai fait toute mes études dans ce pays, et je suis domicilié à Paris…
  • Cela ne change rien Monsieur, vos parents sont nés à l’étranger. Même si vous êtes né, vivez et travaillez dans notre pays, il vous faudra délivrer ce certificat : c’est la nouvelle régulation, sans cela je ne peux rien faire. Vous devez retracer la manière dont votre mère (par exemple) est devenue française, et nous délivrer les actes de naissance de vos aïeuls pour que nous puissions retracer le chemin jusqu’à l’obtention de la nationalité française de l’un de vos parents, et comment vous êtes vous-même devenu français. Vous devrez par la suite reconstituer votre dossier, et déposer le tout auprès du tribunal d’instance de la mairie qui s’occupera de vérifier ces informations, et qui, auquel cas, vous délivrera votre certificat. Mais attention, l’ensemble des papiers ne devra par excéder une date de délivrance supérieure à trois mois. Sinon il vous faudra réeffectuer une demande.

Hier encore j’étais français, mais aujourd’hui une personne de la préfecture de police venait de remettre mes certitudes en question. La très gentille dame se trouvant à mes côtés, une parfaite inconnue, me regarde avec compassion et exaspération à la fois : « Voilà à quoi nous en sommes rendu à cause de Bush et de l’Amérique », me répond-elle.

Il est vrai qu’à cette seconde, comme si je venais de recevoir une remontrance de la part de mon médecin pour une maladie « honteuse », je me demande si mon prénom d’origine arabe ou perse, ou bien encore si mon nom de famille d’origine allemande, au-delà du fait que mes parents soient nés au-dehors du territoire hexagonal, ne contribueraient à me recaler à l’examen d’appartenance nationale. Je venais de réexpérimenter, mais de façon cette fois très pratique, très banale, à quel point les évènements du 11 septembre 2001 avaient pénétré la sphère du privé, du quotidien : pour ainsi dire celle de l’intimité, de l’identité, et de l’appartenance à travers le doute, la suspicion, la méfiance. La peur ? Mais quelle peur ? La mienne ? Celle de l’Etat et des citoyens auxquels j’appartiens ? Celles de nos politiques ? Leurs calculs peut-être, qui consiste dans des moments d’impopularité, de mise en danger ou de crise politique (l’année écoulée, comme celle d’une saison théâtrale, comportait différentes pièces au répertoire : le Non à la constitution européenne, la crise des banlieues, l’affaire Clearstream discréditant encore plus le milieu politique, les questions d’immigration, les dangers terroristes, après l’affaire des avions de Londres, qui n’a toujours pas été éclaircie…) ? Pourquoi ce qui était évident et vrai quelques heures avant que je me rende auprès de cette administration ne l’était peut-être plus quelques secondes après l’avoir quittée ? Une absurdité kafkaïenne, ou bien alors une véritable remise en question de mon identité, de mon histoire dans ce pays.

 

Plus qu’un détail

Subjugué par ce que je viens d’apprendre, je rentre chez moi et me met à rechercher si ce certificat d’appartenance est une nouvelle trouvaille des préfectures dans un pays particulièrement sensible à l’heure actuelle aux questions d’identité, d’intégration, d’étrangéité et d’utilité (nous reviendrons sur le projet de loi présenté à l’assemblée Nationale le 13 juin dernier). C’est que je découvre que selon les lois relatives à l’acquisition de la nationalité française du 19 octobre 1945, puis modifiée en 1973, 1984, 1993, et 1998 (sous le gouvernement de Lionel Jospin, qui souhaitait donner plus de transparence à cette question) que je suis, comme tant d’autre se trouvant dans ma situation, français de plein droit. Mais qu’en est-il dans les gouvernements Raffarin I et II, puis dans celui de Monsieur De Villepin ? Qu’en est-il sous l’autorité de l’actuel ministre de l’intérieur souhaitant, comme il l’avait lui-même publiquement décrété faire le ménage, parler franc, s’attaquer de front aux questions que la plus part des autres hommes politique de gauche ou de droite n’auraient pas eu le courage de traiter : la banlieue, par exemple, qui selon la géographie socio-économique française de ces trente dernières années, est le lieu privilégier de la nationalité de « seconde zone », c’est-à-dire de ces français un peu noir, un peu beurre, un peu étranger, très souvent sans emploi, et chez lesquels les problèmes d’éducation, d’intégration et de délinquance sont les plus sensibles. Pourtant la France avait pratiqué jusqu’en 1974 une politique d’accueil très forte à l’égard des parents de ces français, qui devaient accepter des emplois que la plus part des français de « souche » refusaient d’assumer… Ce problème d’intégration, d’identité, mais aussi de précarité n’est pas neuf. Alors, mis à part le faite que nous nous trouvions aujourd’hui à seulement quelques mois d’une échéance électorale capitale, et que cette campagne laissera libre cours à ce qu’il peut y avoir de pire en terme de politique politicienne, qu’est-ce qui a véritablement changé dans cette société, ses mentalités, ses craintes et ses espoirs ?

Cette loi concernant l’Etat Civil et l’acquisition de la nationalité tricolore (mais aussi européenne) à de nouveau été rechangée et durcit en 2003 sous l’autorité de l’actuel ministre de l’intérieur, visant à rendre les démarches d’Etat Civil et de citoyenneté plus contraignante, mais ceci évidemment seulement pour tous français ne pouvant justifier de parents nés en France. Dans le contexte géopolitique d’insécurité actuelle, que nos dirigeants en Europe ou aux Etats-Unis, ainsi que nos médias, ne cessent de souligner jours après jours, tout comme la réalité des disparités toujours plus croissantes à l’intérieur même de nos sociétés, comme à l’extérieur de celles-ci avec des flux migratoires plus importants (qui sont entre autre du au phénomène irréversible de la globalisation), accompagné des débats suscités par le projet d’immigration choisie, il me vint à l’esprit que ce processus d’acquisition identitaire, administrative, pourrait faciliter un «écrémage», permettre dès le départ, semblable à une présélection contraignante, de se débarrasser de tout individu susceptible de ne pas répondre aux critères d’une république prétendument ferme et juste, mais très probablement aussi en perte de vitesse, tournant le dos à ses valeurs fondamentales, commençant, par dépit à jouer un jeu périlleux qui aurait des conséquences sur tout le spectre social, économique et culturel français. Il ne s’agit pas, pour reprendre les justes propos de M. Strauss Kahn, d’affirmer qu’il existe à Gauche un angélisme face à ces questions, et de l’autre à Droite trop de fermeté.

La France se confronte au réel. Son idéal dix-huitiémiste, cette idée que nous aurions un message universel de liberté et d’égalité à appliquer et transmettre est miné à l’intérieur même du pays, et semble perdre en crédibilité à l’extérieur même de ses frontières. C’est tout le sens de cette citation de Condorcet au début de ce texte : avons-nous perdu le cap de nos références idéologiques et morales ? Sommes nous encore en mesure de tenir les promesses que nos parents ont faites ? Ou plus exactement, nos parents n’ont-ils pas négligé les conséquences d’une réalité à venir, et la manière de l’affronter, c’est-à-dire de préparer le monde à venir tant socialement qu’économiquement et géopolitiquement après l’implosion du Bloc de l’Est, de telle sorte que nos valeurs et nos responsabilités à l’égard de ce monde, fait aujourd’hui (comme ce ne fut jamais le cas auparavant dans aucune civilisation humaine) à notre image, soient assumées, perfectionnées et réalisées.

Bernard-Henri Lévy critiquait déjà dans son livre L’idéologie française (1981), cette tendance que nous avons en France à considérer négativement, symptomatiquement, presque systématiquement une certaine culture anglophone. Notre antiaméricanisme, fort des dernières expériences et du désastre de la politique étrangère mené par l’administration Bush, se serait cristallisé plus que jamais. Mais peu sont ceux qui connaissent véritablement ce pays, les valeurs sur lesquelles il s’est fondée (et qui devraient pourtant nous rapprocher de lui, jusqu’à l’exception de la question de la laïcité par exemple). En somme nous reprochons le bien-fondé de cette mythologie américaine, que nous prétendons être un mensonge, une illusion, et pourtant nous remarquons, nous aussi, le réel et l’opportunisme de certains de nos politiques nous rattrapant, que notre propre mythologie, allant de valeurs et concept moraux (qui prédominent, ou devraient prédominer au carriérisme politique, pour mener une véritable action fond), mais aussi notre conception et vision de notre société, fondée sur l’emploi à vie et sa sécurité, la protection de notre système social, une certaine lecture verticale de notre monde déterminé par les classes, et la possibilité d’ascensions sociales, ont été profondément atteintes avant même que nous ayons commencé, comme aujourd’hui, à en débattre. Ces questions, comme celle de l’environnement, seront pour le gouvernement actuel et à venir, comme pour celui d’Angela Merkel en Allemagne, celui de Tony Blair et le gouvernement qui lui succédera en Grande-Bretagne, comme pour toute puissance industrielle les grands défis à relever.

Tocqueville parlait en plein cœur d’une société en métamorphose, au milieu du XIXème Siècle, d’une Amérique qui donnait le sentiment d’être semblable à une vague à rebours, se refermant sur elle-même, répondant aux réalités et nécessités de son monde et de sa société intérieure, indépendamment du reste du globe. Peut-être devrions nous penser à cet aspect aujourd’hui en ce qui nous concerne. Et par nous, j’entends toute l’Europe occidentale. Certains problèmes de la France ne sont pas des maux ou des exceptions françaises, mais des réalités auxquelles la plupart des autres nations européennes se confrontent avec des réponses différentes, et assujettis d’une certaine manière à leur propre configuration sociale intérieure, mais aussi en référence à leurs passés. Chaque pays adopte des réformes différentes, tente de répondre aux problèmes sociaux, économiques et sécuritaires de façons diverses, tout en essayant, dans le cadre même de l’Europe de se concerter et d’établir des limites ou bases référentielles communes. Mais les réactions face à la réalité d’un monde dont les lois du marché et les aspects ou références culturelles sont toujours plus communes, déstabilisent ceux et celles qui ont été éduqués et toujours vécu avec l’idée que leur réalité, plus encore celle qui leur fut transmise comme un héritage après 68, étaient pérennes. Les enfants nés dans les années 1970 et 1980, le savent aujourd’hui, au XXIème Siècle, le monde de nos parents ne survivra probablement pas aux changements qui sont en train de s’opérer, et aux erreurs qui purent être commises et qu’il nous faudra résoudre. Les clivages politiques traditionnels s’effacent, et les extrémismes montent fardés d’un nouveau maquillage. Le monde dont nous hériterons sera bien plus dur et complexe que celui dont les générations précédentes héritèrent après les tragédies de la Seconde Guerre Mondiale, et nous serons seuls, avec un déficit matériel et social plus grand, pour affronter un avenir dont les formes sont encore parfaitement indéfinies, et dont seuls la certitude de l’inquiétude et du défi à relever sont apparents.

Si je parlais au début de cette expérience personnelle, de cette remise en question de l’identité et de cet esprit de suspicion, d’exclusion même, qui y sont implicitement rattachés, c’est parce qu’elle est significative des problèmes de la France dans ce monde aujourd’hui, de ses contradictions, de ses peurs. C’est plus qu’un détail. Si nous voulons bien considérer tous les derniers évènements allant de la question du chômage, en passant par les violences et les révoltes en banlieue, et maintenant (comme ce fut le cas à Marseille) à l’intérieur même des grandes agglomérations, la question de l’intégration, les questions de sécurité, notre politique étrangère et économique, chacun de ces éléments sont rattachés les uns aux autres, font partie d’un seul et même problème face auquel nous nous sentons démunis en réalité, exaspérés, et ce malgré les méthodes ou propositions sécuritaires et conceptions économiques et sociales brutales issues maintenant d’une certaine droite républicaine et ultra-libérale en France (incarnée par Nicolas Sarkozy), qui par là-même confirme justement les craintes qui nous habitent, et l’incertitude quand à nos capacités à pouvoir répondre aux gageures de demains.

Nés en France, dans un monde plus clément, nous avons été éduqués, convaincus de l’importance (capitale) des valeurs qui nous ont été transmises : français par la langue, la culture, une certaine idée de l’autre et du monde dans lequel nous vivons et devons le façonner, le perfectionner ; une certaine idée de ce que veux dire la république, le socialisme, la démocratie ; une certaine idée de ce que veut dire la liberté, le droit, le devoir aussi ; une certaine idée, héritée de nos intellectuels et politiques, de l’autre non en tant qu’étranger, non en tant que menace, mais en tant qu’alter-ego, que possibilité de connaissance (au sens de co-naître avec lui), c’est-à-dire d’intégrer, non pour nier ses origines ou son identité, mais pour enrichir, complémenter une appartenance commune: c’est aussi une certaine idée de l’Europe à laquelle nous appartenons fondamentalement, de notre histoire, des Lumières et du phénomène capital de la Révolution, qui pour la première fois dans l’histoire moderne ne s’est pas contenté de faire chuter ou de renverser un monarque ou un régime, mais tout un système, c’est-à-dire avec ses échecs et ses gloires, de mettre en œuvre un autre monde plus juste, plus équitable, et libre ; une certaine idée de l’importance fondamentale de la laïcité et de son respect ; une certaine idée de la France. Nous y avons cru, et y croyons je l’espère encore, non de façon nationale, mais de façon fondamentale et ouverte au monde ; et pourtant, ces nouvelles réalités, celles qui succédèrent aux évènement du 11 Septembre 2001, la manière dont les différents gouvernements aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, ou en France depuis 2002 ont eut de répondre à ces problèmes ont infirmé les valeurs sur lesquelles nous prétendons faire se reposer nos sociétés et être perçu à travers le monde.

Me demander, comme à d’autres, de langue maternelle française, né et éduqué en France, si j’étais bien français, parce que mon nom et mes parents venaient d’ailleurs, alors qu’ils me transmirent justement en s’intégrant et en vivant dans ce pays cette langue et cette culture qui n’était pas la leur, et qui la devint, c’était justement remettre en question, pour des raisons officielles de sécurité certes, tous les fondements et valeurs qui ont fait de ce pays ce qu’il a été, et ce qu’il est malgré tout (je l’espère, je le pense) resté. Les partisans de cette nouvelle réalité rétorqueront : « mais c’est justement la Loi ! ». Oui. Mais la Loi, comme nous l’avons vu à plusieurs reprises depuis ces dernières années, entre autre avec une proposition de modification de la Loi (justement) relative aux mineurs pour les faire juger en cours d’assise, nous conduit à considérer la loi non dans son aspect déterminant mais contingent, en réaction aux évènements, ce qui est loin de la volonté et des méthodes à appliquer pour résoudre le problème. Nous pourrons conduire autant de mineurs que nous voudrons devant les cours d’assises (et par là-même rendre la tâche de la justice encore plus compliquée), nous ne résoudrons jamais le problème de la délinquance et de la criminalité, tant que nous n’aurons pas entrepris quelque chose de concret et non de bancal, comme un placebo que l’on administrerait à un malade en phase terminale, pour répondre à la question du chômage chez les jeunes, à la discrimination au sein des entreprises, aux délits de sale gueule, à la question de l’intégration, aux questions de qualité de vie et d’urbanisation au sein des cités, aux questions de bases, fondamentales, de l’éducation, de l’accès au savoir et aux connaissances, à la capacité d’encourager les individus à progresser au sein de la collectivité socialement et culturellement, et par voie de conséquence de leur permettre de se reconnaître, de préserver et d’enrichir cette collectivité, et donc de la respecter.

Ainsi le pouvoir, selon ses propres nécessités et prérogatives, dans une république parlementaire affaiblie, pourra se permettre de changer la Loi, et l’on dira pourtant toujours, c’est la Loi. Mais pléthore de lois en fonction des circonstances, n’est pas une garance de Droit et encore moins de Justice et d’Équité : sinon les différents gouvernements de Silvio Berlusconi en Italie et Berlusconi lui-même auraient été en la matière des exemples de vertu politique et de respect démocratique, ce qui ne fut sûrement pas le cas. L’on s’attaque aux effets et non aux causes. Nous nous enlisons dans nos certitudes.

Avec le changement des conditions d’obtention de la nationalité française c’était, par l’administration, par le doute, en substance, la même façon traître d’agir à l’encontre de ces sans-papiers, et de ceux qui vivaient dans ces squats. Car un ou une sans papier régularisée, dans la société française actuelle, ayant épousé un ou une française, travaillant et payant ses impôts en France depuis des années, ayant fondé une famille et ayant tenté de s’intégrer culturellement (d’abord par la langue) et socialement dans ce pays, ne sera plus sûr, s’il devait perdre son emploi pour une raison ou pour une autre, d’obtenir non une prolongation de séjour ou une naturalisation (des papiers français), mais selon la loi du 13 juin 2006, de pouvoir rester sur le territoire, car (toujours selon cette loi) il n’aurait plus aucune utilité pour l’économie du pays, et deviendrait alors une charge supplémentaire, voir même un facteur de risque. C’est une création d’épiphénomènes répondant à des contingences que l’on transforme en nécessités, puis en contraintes, en assujettissements, sous le couvert du Droit, de la Loi (une de plus), mais quelle loi, quel droit ? Nier qu’il y ait un réel et grave problème à résoudre en la matière, parce qu’il s’agit aussi et avant tout de la dignité de ces personnes, est indiscutable. Mais alors pourquoi avoir tant tardé (plus de deux ans pour Cachan, par exemple)? Et pourquoi, après avoir symptomatisé à ce point cette question pour en faire une campagne médiatique et un enjeu électoral, l’avoir tant manipulé et détourné en problème sécuritaire, en danger, alors qu’il s’agit d’abord de lutter contre ceux qui se nourrissent de la clandestinité, la permettent et profitent de cette économie parallèle ? Et pourquoi créer, par la force des choses, par ce droit justement, plus de clandestinité ? Quel être humain choisirait donc délibérément la clandestinité pour statut ? Qui donc parmi eux, parmi nous, la trouverait profitable ? Un statut qui est celui de l’absence d’identité, de l’absence de droit et de devoirs par lesquels la dignité humaine se fonde. Ces êtres vivent hors de toute société. Nous en sommes venu à faire de ces clandestins des criminels. Mais nous posons le problème à l’envers : un clandestin est obligé d’accepter du travail au noir pour pouvoir survivre, et s’il venait à déclarer son statut, il sait, presque automatiquement, qu’il serait contraint de quitter par la force le territoire, en laissant derrière lui peut-être une famille. Vouloir maîtriser, dans le monde actuel, les flux de migration au sein de l’Europe et de ses nations est juste et nécessaire, mais il ne faudrait pas confondre et assimiler en France cette maîtrise avec une politique de répression à l’égard de ceux qui vivent et travaillent (pour certains depuis plusieurs années) au sein de notre société. La politique actuelle, cette vision du problème et du monde, ne fait que créer plus de clandestinité, de hors-la-loi. Il faudrait aussi commencer par mener une politique d’aide logistique et de formation aux pays en voie de développement, soutenir et motiver dans la globalisation leur économie pour endiguer ce phénomène de migration. La globalisation pourrait dans ses aspects négatifs, permettre une action positive, en essayant d’intégrer ces pays à une économie de marché dont ils sont exclus.

L’inverse ne permettra tout au plus à l’extrême droite, aux lepenistes, petits mégretistes en tous genres aux allures de braves goebbels, comme aux haideriens en Autriche, ou au NPD (qui vient dernièrement de rentrer dans le Landtag du Mecklemburg Vor Pommern en Allemagne) que d’être un peu plus convaincants en Europe. A l’heure ou chacun dit, et de façon toujours plus forte, quel que soit le parti, « j’ai en mémoire ce qui s’est passé en avril 2002 », quelles leçons ont tiré nos politiques, en dehors de leur course actuelle et de leurs sphères, de ce qui s’est passé à ce moment là et de ce qui se joue aujourd’hui réellement au cœur même de notre société. Il ne s’agit pas pour cela de partir en campagne à travers la France pour serrer des mains, accumuler les bons points et se vendre à chaque porte comme le ferait un colporteur vendant sa version agrémentés du nouvel évangile politique : il s’agit de vivre concrètement auprès de ses contemporains, dans cette époque, d’affronter le paradoxe qui est le nôtre, de reconnaître le seul et même bloc de ces différents problèmes imbriqués les uns dans les autres, et semblant fonctionner pourtant de façon autonome dans un même système.

 

Trois Piliers

En somme, si nous devions réduire à quelques points fondamentaux ce sur quoi l’identité et l’expérience historique et la culture française moderne se sont fondés nous pourrions en revenir aux trois éléments fondateurs suivant : l’héritage des Lumières, et par conséquence la Révolution de 1789, c’est-à-dire, pour reprendre le propos d’Adorno et d’Horkheimer, une mise en œuvre systématique d’une dialectique de la Raison ; la laïcité ; et le virage culturel et social de mai 1968 (dans lequel nous retrouvons certains aspects – la fusion entre le prolétariat et le monde étudiant – de la révolution de 1848 faisant échos).

Les valeurs de la Révolution, issues des Lumières, se sont inscrites et affirmées, de génération en génération de façon encore plus fortes qu’avec l’Aufklärung en Allemagne, ou The Age of Enlightment en Angleterre. A ceci il y a une raison précise. Ces Lumières qui ont fortement déterminé l’essence originelle de la Révolution de 1789, a permis à un nouvel Etat, à une nouvelle identité, à un autre pays et autre système et modèle d’émerger dans la société européenne du XVIIIème Siècle, et par là même, accompagné par les nouvelles techniques scientifiques et technologiques de cette époque, d’annoncer une nouvelle ère historique, non seulement en Europe, mais de préparer ce qui allait devenir la civilisation occidentale, celle qui, en réalité aujourd’hui, prédomine dans les modes de vie, de culture, de communication, d’échange et dans la recherche à travers le monde. Après la seconde guerre mondiale, et sous l’impulsion des « alliés » ce sont différents pays, l’Allemagne bien entendu, mais aussi d’autres cultures, d’autres pays issus d’autres civilisations (le Japon par exemple, une partie de la Corée), et avant dans le cadre (critiquable et impérialiste) de la colonisation dès le XIXème Siècle, qui vont adopter (d’abord par la force, suite aux drames des guerres) des systèmes de régimes et de gouvernements qui vont déterminer et modifier ces sociétés, et qui sont issus du monde occidental. La France, en tant que république s’est reconnue dans cette réalité historique qu’elle a impulsé par de nouvelles valeurs, par cette invention de la liberté (comme le dirait Jean Starobinski) dans une Europe des monarques. Ceci nous l’avons en commun avec les Etats-Unis, nouvel état fédéré qui a du se battre pour conquérir son indépendance et se défaire du joug de la monarchie britannique, en se fondant elle aussi, avant 1789, sur ces Lumières. Peut-être, partant de ces modifications qui ont précédé notre époque, pouvons-nous mieux comprendre les autres enjeux et modifications qui ont succédé à la mise en opposition de deux systèmes après la guerre froide, et qui permettent (sans apporter ici de jugement de valeurs) à des pays ayant des cultures et systèmes politiques différents, telle que la Chine, d’intégrer graduellement à travers la globalisation (mais toujours dans le cadre d’une dictature politique) le même système d’échange et d’économie de marché que le nôtre. Les différents poids qui sont désormais ajoutés sur la balance avec la Chine et l’Inde, entre autre, vont à leur tour considérablement changer, voir modifier nos modes de vies, notre réalité sociale, économique et culturelle en occident. C’est dans ce cadre là, au XXIème Siècle qu’interviennent de façon différente après la crise pétrolière de 1974, les nouvelles problématiques qui minent nos sociétés. La réunification en Allemagne est beaucoup plus douloureuse et difficile que prévu, parce qu’elle doit avec de nouvelles règles de marché, de nouveaux modes de vie, une autre réalité socio-économique, intégrer une culture et des mentalités qui n’étaient pas prêtes pour ces changements, de la même manière que les populations occidentales, ayant été pourtant éduquées et ayant vécu dans un système libéral et capitaliste ont elles-mêmes du mal a intégrer ces nouvelles donnes de la globalisation. Tout l’enjeu, pour ne pas virer dans une escalade politique populiste qui aurait à terme des conséquences néfastes au sein même des nations industrialisées et de la France ici en particulier, consiste à mettre en œuvre tous les moyens possibles pour que ces valeurs essentielles de nos démocraties coïncident et déterminent un phénomène dont nous ne sommes plus les seuls maîtres. En ce sens l’Europe est une chance. Sur la base de mêmes valeurs, et d’une économie commune, il nous serait plus facile de répondre aux défis de demain, d’être plus forts.

La société française actuelle est touchée par un malaise. La mise en pratique de ces fondements n’a cessé, et plus fortement encore depuis l’été 2006, d’être atteint de façon consubstantielle : la proposition, par exemple d’une immigration ou encore d’une discrimination choisie, la proposition de soutient de l’Etat (à travers les collectivités locales) pour financer et accompagner les créations à venir de lieux de cultes musulmans (ce qui veut tout simplement dire que l’Etat, inquiété dans le monde et dans la société française, par l’expansion politique de l’islam, souhaiterait avoir un meilleur contrôle sur ces lieux de cultes, de leurs visiteurs et responsables, et en l’occurrence les soumettre sans le dire ouvertement à une dépendance économique). Ceci, quel qu’en soit la raison est une enfreinte supplémentaire à l’un des fondements même de l’Etat républicain, c’est-à-dire à la laïcité. Chacune de ces propositions, prétendant relancer un ascenseur en panne, représentent en réalité des remises en questions culturelles et sociales fondamentales de la république. Après l’exploitation qui a été faite des richesses humaines et naturelles des pays colonisés par la France (partie profondément négative de la colonisation, qui eut aussi certains aspects positifs : l’éducation, la mise en place d’administrations et de moyens logistiques et techniques, mais que l’on a délaissés ou sabotés en partant de ces pays), l’on propose à nouveaux, pour soi-disant mieux maîtriser l’immigration (et elle sera apparemment de plus en plus massive en direction de l’Europe et des pays industrialisés), n’est en fait qu’une nouvelle forme d’exploitation de la matière grise de ces pays. L’on souhaiterait attiré ceux qui seront les plus doués et les mieux formés, alors que justement ces pays ont besoins de ces têtes, pour pourvoir émerger socialement et économiquement. La démarche a aussi pour aboutissement de relancer la machine économique, de favoriser la recherche, de permettre à la France de s’implanter industriellement à l’étranger, alors même que nos propres chercheurs ne sont pas assez soutenus et partent travailler à l’étranger faute de moyens.

La discrimination choisie, elle, n’est rien d’autre qu’une forme confirmée de discrimination perverse, qui parquerait les minorités les plus évidentes (couleur de la peau, âge, handicap…) à des postes pour lesquels ils ne seraient par forcément les plus qualifiés, et par là même conforterait cette discrimination pure et simple au sein des entreprises et de la société en créant de l’immobilisme. L’on n’aide pas la personne ou la minorité discriminée en la choisissant sur le critère cynique de sa différence ou de son handicap : on la confine dans sa position « marginale », sans lui donner les moyens propres d’une meilleurs formation, d’une meilleure qualité de vie, d’une capacité à s’intégrer et à s’émanciper à travers sa personnalité au sein de la société. C’est là aussi une question de Droit, une question de valeurs et de morale qui ont fondé un idéal républicain, basé sur la tolérance et l’acceptation de l’autre, non malgré ses « différences », mais par ses différences et capacités. La discrimination choisie enraye encore plus la question identitaire de la France actuelle. L’on propose ici en loi, une autre forme de ségrégation douce et apaisante pour relancer en titubant et illusoirement la question de l’emploi, de la sécurité, et du chômage chez les jeunes, mais aussi les seniors. Le seul outil qui leur soit attribué pour cela est leur différence.

Nous acceptons mal ces changements, parce que personne, personne ne nous avait préparé à çà, parce que durant vingt ans nous avons continué d’être éduqué et d’entendre ces discours qui nous affirmaient que la sécurité de l’emploi à vie était possible, que notre système de protection sociale était le meilleur et intouchable, alors que ceci, en dehors de la période des trente glorieuses, n’avait encore jamais existé auparavant dans nos sociétés. L’on a lancé des étudiants dans des filières qui se sont avérées par la suite être sans débouchés, l’on a créé de la précarité académique, des têtes biens remplies, parfois bien formées, mais incapable de mettre en pratique leur savoir et de trouver une place dans cette société à travers ce qui est le plus fondamental : le travail. Donc la capacité à se créer un avenir, à trouver une fonction, à vivre de ce que l’on sait, de ce que l’on peut. Un article très intéressant de l’éditorialiste Larry Summers (ancien Secrétaire du Trésor aux Etats-Unis), dans le Financial Times du 30 octobre dernier, indique qu’au Royaume-Uni, tout comme aux Etats-Unis et en Europe, c’est bien la classe moyenne qui pâti le plus de cette situation, c’est-à-dire dans des pays comme la France ou l’Allemagne, qui sont les plus fiers de leur système social, ceux qui se trouvent les plus nombreux et les premiers touchés par une incapacité à prendre part à la société qu’ils avaient animée économiquement et socialement par le passé. Ces protections sociales, pourtant essentielles aux plus démunis dans nos pays, garantes d’une certaine égalité et sécurité, sont de plus en plus difficilement finançables. C’est un problème de fond, un problème structurel qui remet en question les positions de chacun et contre lequel les valeurs républicaines et démocratiques que nous avons énoncées précédemment, et qui ont fondé nos sociétés, devraient pouvoir nous garantir contre ces dangers. Elles sont pourtant aujourd’hui remises en question.

La chance de la France est dans sa pluralité. Dans un monde ou les antagonismes se créent autour de valeurs prétendument religieuses, en l’occurrence sa forme la plus radicale, l’islamisme, qui n’est rien d’autre qu’une usurpation et une défiguration politique du Coran sous des formes fascisantes, et où ceux-ci mènent une croisade dans les pays du tiers-monde ou en voie de développement contre l’occident et la mondialisation, nous devrions prendre conscience de l’importance du problème de l’intégration. Ce que nous voyons se faire à l’échelle « macrocosmique », se reflète de façon microcosmique. Ce qui dans différentes régions du globe se prépare, nous pouvons le reconnaître dans nos propres régions, dans nos villes, dans nos banlieues et quartiers. Le problème d’intégration associé au chômage, à des déficits dans l’éducation, à des pertes de repères identitaires et culturels (rattachés eux aussi au problème du travail donc), au sentiment de n’appartenir à aucune société, sans possibilité de se reconnaître en certaines valeurs et préceptes républicains et démocratiques, amènent aux violences et questions d’insécurité que nous avons connus en novembre 2005 et qui depuis ne cessent ponctuellement de se répéter : dégradation des lieux publics, dégradation de l’habitat, voitures brûlées, personnes attaquées et rackettées, vols… c’est là un merveilleux vivier pour toute implantation islamiste ou fasciste, et l’histoire des nations occidentales l’a montré à plusieurs reprises dans le siècle passé. Le problème même de l’interdiction des voiles à l’école est devenu, non plus, en relation avec la laïcité, un problème de conviction religieuse, mais une question de reconnaissance et d’appartenance socioculturelle : là encore il ne s’agit plus tant de l’islam, que de la question identitaire, de la tentation à s’enliser dans l’opposition, la marginalité, la minorité, parce que cette minorité justement n’a pas été intégrée, parce qu’elle n’a le sentiment d’aucune appartenance citoyenne. Le mythe de la Grande Nation survit au réel sans le rencontrer. La laïcité est remise en question non idéologiquement, mais pratiquement, parce que les problèmes socioculturels rencontrés par ces minorités remettent en questions les préceptes mêmes de la république égalitaire que l’on voudrait incarner.

Pourtant, reconnaissons que la question de l’assimilation de ces enfants d’immigrés (et j’en fais partie, bien qu’étant né dans une classe favorisée) est une clef pour l’économie et la société française, pour permettre aussi à ce pays, plus encore que la plupart des autres pays européens, de créer un pont culturel et peut-être économique pour l’avenir de nos relations avec l’Afrique, le Maghreb, le Moyen-orient, et même une partie de l’Asie. Notre problème est de considérer ces français comme des étrangers, comme étant une source de problème et de danger, alors qu’ils n’ont pas été intégrés et sollicités dans le débat public. Cette initiative, lorsqu’elle a été prise en France, elle l’a été en majeure partie, et d’abord grâce à des artistes et des intellectuels, pour certains issus de ces milieux qui sont allés à leur rencontre. Pourtant la responsabilité en incombe d’abord à nos responsables politiques. Nous avons le sentiment d’avoir un message universel à faire partager au monde, mais nous sommes nous-même incapables de transmettre et réaliser ce message à l’intérieur même de notre société.

L’énergie que la génération de mai 68 a déployé pour créer une alternative à une société de consommation en pleine émergence et émanciper les mœurs d’une société dépassée par sa propre jeunesse a été fondamentale. Tous ceux qui sont nés après cette génération, frères et enfants, petits enfants même, on pu profiter des fruits de cet élan. Un élan qui était aussi celui d’une rébellion face au monde d’hier, aux pères, nourris d’un espoir et d’un idéal proche en réalité à travers certains aspects communautaires, égalitaires et socialistes, de cet idéal révolutionnaire.

La liberté de mœurs, la mise à jours des droits de la femme, mais aussi justement l’émancipation des minorités sexuelles, ethniques et religieuses, l’attention nouvelle portée à la pédagogie et à l’éducation, à l’enfance, tout ceci nous le devons à cette génération. Elle a incarné la jeunesse et l’a peut-être même glorifiée jusqu’à l’extrême. Cette génération, symboliquement, et même spéculativement est celle de l’éternelle jeunesse. Nos pères étaient avant tous des amis, des compagnons, des conseillers parfois, mais gare aux enfants qui vivant dans le monde actuel seraient tentés d’énoncer une critique, de poser certaines questions dérangeantes sur leur avenir tel qu’il se dessine à l’horizon : c’est-à-dire de l’autre côté de la fenêtre à travers laquelle nous regardons, c’est-à-dire derrière notre porte lorsqu’elle frappe et que nous feignons encore un peu, tant bien que mal, de l’ignorer. C’est demain que cette porte cédera, ou bien qu’il nous faudra l’ouvrir. Et demain, fatalement, nécessairement, viendra.

Denis Jeambar fait allusion avec Jacqueline Rémy dans leur ouvrage « Nos enfants nous haïront », des erreurs de jugements et d’entreprises fondamentales qui ont été justement faites par cette génération. Le culte de l’hédonisme, l’accumulation de dettes publiques qui n’ont cessé d’être repoussées à demain, et de traites accumulées, une certaine tendance à l’immobilisme face à un monde changeant, et à terme un discours politique périmé, ne répondant plus au monde d’après la chute du mur, mais aussi l’inconscience avec laquelle les questions liées à l’économie (l’industrie) et l’écologie ont été conduites, et dont certaines répercussions seront pour nous irrécupérables. A cet hédonisme tant critiqué s’ajoute une certaine méfiance à l’égard de la valeur « travail », un culte de la liberté des loisirs (qui a aussi permis à toute une industrie et à différentes technologies et nouveaux médias de considérablement se développer). Si l’on prête attention à la critique adressée à cette génération, nous remarquons que nous leur reprochons d’avoir échoué là où ils prétendaient réussir, de nous léguer un passif bien plus important que l’actif. La société de consommation qu’il critiquèrent tant n’a jamais été aussi forte qu’à l’heure actuelle ; beaucoup de tentatives politiques pour permettre aux immigrés et à leurs enfants de s’intégrer dans la société ont été négligées ou ont échoué, la garantie du système social sur lequel ils ont vécu et qui fut financé par le travail et la reconstruction d’un monde à rebâtir après guerre a été amoindrie, et sera difficile à garantir pour demain ; enfin la question de la reconnaissance de ce monde et de leur propres enfants n’est pas toujours évidente. Tout art, tout artisanat, toute société meurt lorsque le maître se refuse à être un maître, c’est-à-dire à prendre ses responsabilités, à transmettre un savoir, à se perpétuer à travers son apprenti ou son enfant, qui lui-même tentera à sa manière de parfaire ce dont il a hérité et qu’il léguera à la génération suivante. Nous n’estimerons jamais assez, encore une fois, à quel point la démarche et l’héritage culturel de cette génération de 1968, inspirée à son origine, par un esprit profondément dialectique et la remise en question de vérités, ont été déterminants pour nous. Mais ce savoir, cette culture justement, figée en son temps, temps de prospérité, temps d’émancipation et de consommation, ne répondent plus aux nécessités du monde actuel. De toutes les idéologies qui ont existé, cohabité, ou qui se sont confrontées dans le siècle passé, une seule à survécu : le capitalisme. La seule qui ait survécu à un passage de flambeau qui n’a pas encore véritablement eu lieu, mais qui sera entamée d’ici une dizaine d’année et qui se fera à la lumière de ce qui fut tant combattu par nos parents, et dont ils ont en temps de prospérité tant profité, comme si demain justement, ne devait jamais venir. Chaque génération critique la précédente. Ceci fait probablement partie de l’ordre des choses. Lorsque l’enfant est en mesure de parler, de communiquer, de savoir et d’aller lui-même expérimenter le monde, les autres, son environnement, il revient pour la première fois vers ses parents avec beaucoup de questions. Un peu plus tard lorsqu’il apprend à se positionner lui-même dans ce monde, et avec recul, lorsqu’il commence à l’analyser, il remarque certaines imperfections, certaines erreurs, et voudrait comprendre pourquoi. Il sera avec 1968 peut-être difficile de communiquer à ce sujet, parce que les distances culturelles et sociales se sont amoindries, et que le temps et l’espace nous ont rapproché dans une réalité commune à laquelle nous sommes incestueusement liés, tout en appartenant à deux mondes différents. Beaucoup d’expériences idéologiques et politiques ont été faites en un seul siècle, et chacun se demande sur une ligne, un ordre qui n’est plus vertical, mais horizontal, comment nous avons pu en arriver là. Nos parents n’ont pas de réponses. Il y aura pourtant nécessité à trouver des solutions. De la création du meilleur des mondes possible, il faudra essayer de se limiter au moins pire, retrouver une base commune. L’utopie comme un tissu dont la trame n’a cessé de s’amoindrir, laisse apparaître aujourd’hui le cuir du pragmatiste, ce respect forcé des réalités. Ce en quoi nous avons tant cru et prétendons être, n’a pas tenu ses promesses, ni été réalisé dans nos actes.

 

Epilogue et suite…

J’assiste à la retransmission télévisée des universités d’été de l’UMP, ou Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur et candidat aux élections présidentielles a choisi de s’adresser à la jeunesse. Chacun souhaite voir un changement s’effectuer. Ce n’est pas un hasard si les termes employés par les différents candidats restent dans le champ sémantique de la rupture, du changement, du nouveau. Certaines personnalités, celles qui souhaitaient du moins affirmer publiquement leur soutien au ministre candidat, sont présentes. Elles représentent tout, mais certainement pas la jeunesse, son avenir, ce qu’elle est ou pense. Elles ne sont même pas le reflet de sa réalité identitaire et culturelle.

Il est intéressant de remarquer, que très habilement, très courageusement presque (s’il n’y avait pas derrière ces propos d’autres visées), que M. Sarkozy, tout justement, a décidé ouvertement de s’attaquer à cette génération de 1968, la rendant en parti responsable des maux dont souffre notre société actuelle. Qui à droite comme à gauche aurait tenté ceci auparavant, au risque de paraître réactionnaire, au risque d’être désapprouvé ou discrédité par une grande majorité d’intellectuels et d’artistes issu de cette génération. L’homme politique qui a tant ruminé son discours, a senti que l’heure était propice à ce type de propos, non parce qu’il les jugeait fondés, mais parce que dans ce discours à la jeunesse, il s’agissait bien de l’attirer cette jeunesse, de se différencier des « pères » de 68, de montrer cette démarche vers la rupture. Très contradictoire dans ses propos, mais persévérant dans sa démarche, il lui aura bien fallu à sa manière tirer un bilan de l’état des lieux de cette société. S’appuyant sur les peurs du monde à venir, ces lois qui ont été proposées par son gouvernement contredisent ce qu’ils prétendent défendre et incarner : une société plus juste.

La délinquance n’a cessé d’augmenter. A côté de cela le danger du terrorisme et de l’immigration, la laïcité, les valeurs républicaines, le mépris face aux jugements du passé colonialiste de la France et du bilan de 68 sont convoqués pour s’adresser à la jeunesse de 2006 et 2007. Ce fils d’immigré souligne le paradoxe sur lequel repose tout l’enjeu des années à venir, et sa reconnaissance de la mère patrie. Tout sera bon pour arriver à l’objectif fixé, l’expérience politique et humaine faisant, il sait ou le bât blesse lorsqu’il s’adresse à « ses troupes », et qu’il met sa personnalité en cause, plus que son projet politique que nous connaissons déjà par expérience. Cinq ans. Indépendamment de toute critique (que je fais pourtant) à l’égard de l’actuel ministre de l’intérieur, si au lieu de nous concentrer sur le personnage (médiatique et politique) nous reconnaissions qu’il est lui-même un produit de son temps, la résultante de son époque, ( et qu’il serait probablement différent en d’autres circonstances), à travers ses méthodes et ses propos, en tant que présidentiable qui ne voudra et ne se laissera arrêter par rien, même la morale, même l’éthique, même ses responsabilités, nous verrions alors avec un peu plus de clarté, et dans ses discours soit en tant que premier flic de France (à travers toutes les questions et propositions / ou impositions faites par lui sur la sécurité), soit en tant que candidat, que cet esprit habile et rapide, mais aussi opportuniste, est le reflet de ce malaise, le reflet de cette peur (utile aussi politiquement). Il incarne ce malaise, cette indécision de la France.

L’extrême droite n’a plus d’exclusivité. Elle est d’abord là, la grande leçon tirée du 21 avril 2002, c’est ce que l’on pense. Mais les sondages de novembre 2006 pourtant semblent le prouver : le Front National et Jean-Marie Le Pen pourraient recueillir jusqu’à 17% des voix au premier tour des prochaines élections (c’est-à-dire plus qu’en 2002). La campagne à nouveau se jouera sur la sécurité, l’emploi et les problèmes qui y sont rattachés. C’est parce que certaines distances avec certains problèmes sensibles et irrésolus, à travers des méthodes qui ne cessent de créer un gouffre toujours plus grand entre les générations et catégories socioprofessionnelles au sein de notre société, n’ont pas été respectées, tout en prétendant agir en références aux valeurs de la république, que l’électorat le plus important, et le plus touché, cette classe dite « moyenne », se retournera en partie vers certains extrêmes ou se taira par dépit, comme certains jeunes ce retourneront vers des solutions faciles et brutales. Les moyens échouent, les voix montent, et cette mythologie, comme un vieux parent maintenu artificiellement en vie, perdure, alors même que cette mythologie, aujourd’hui, après deux siècles d’expérience, ne devrait être rien d’autre que la base de départ, la réalité formelle sur laquelle l’on devrait s’appuyer pour construire cet avenir, ce possible.

« Vous changerez le monde, si vous ne laissez personne voler vos rêves… » dit M. Sarkozy lors de ces universités d’été. S’il savait à quel point il a raison, nous n’en serions pas là. Et lui non plus. Plus de voleur ou de fabricant de rêves à bon marché, mais un pas un peu plus sûr, vers cet idéal, cette utopie qui peut être vraie, parce que nous en avons les moyens. Les moyens de nos rêves.

© Europa Revue 2007

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