Selim Rauer
La scène, son rêve, son deuil
Sur Richard Peduzzi et son travail de scénographe
Je n’accepte pas le mal.
L’homme est parfait.
L’âme ne tombe pas.
Le progrès existe.
Le bien est irréductible.
Les antéchrists,
les anges accusateurs,
les peines éternelles,
les religions
sont le produit du doute.
Lautréamont
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© Académie de France à
Rome
Villa Medici
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En me promenant dans les rues de Rome, je découvrais, probablement
influencé par le contexte de mes travaux actuels, une ville
dont l’image, les formes, les matières, les visages,
mais aussi les corps, ne m’étaient encore jamais apparus
de la sorte. Je voyais ce mélange fait de clarté,
de pureté, comme un éclat de lumière pénétrée
par la toxicité du réel, par une réalité
sociale et une beauté très lointaine, un souvenir:
celui de ces palais, ces églises, ces œuvres dont cette
ville regorge, et qui sont trop rarement considérées
comme des témoignages véritables, c’est-à-dire
en tant qu’oeuvres classiques. La propriété
du classique est d’être d’une modernité
persistante à travers le temps, d’une beauté
qui est l’engeance d’un geste, donc de son savoir-faire,
d’une pensée qui la motive, d’une vision, c’est-à-dire
d’un moment de vérité, d’une évidence
qui l’anime, et dans la forme de laquelle elle s’incarne.
Il est possible de tirer des leçons humaines de cette beauté
en tant que résistance face au commun, sur ce qu’est,
non vivre dans le passé, mais vivre dans son présent,
travaillant à bâtir un avenir, à partir d’un
héritage et d’une raison, à travers son art.
Ce geste présuppose non de travailler contre le temps, mais
avec celui-ci. Il y avait, plus fort que jamais (alors pourtant
que les grands travaux de rénovation de cette ville pour
son jubilé ne remontaient qu’à cinq ans) cette
présence, ce souffle, plus exactement une irradiation, faite
des traces du temps: de la putridité d’un passé
irrité par une époque où la beauté est
bien trop souvent considérée sous son aspect consommable,
fini: une beauté seulement apparente et qui en devient laide
ou alors mystérieuse, si son idéal véritable
est resté en un espace intact de notre esprit , comme semblant
résister aux faux désirs, à la mort et à
l’ignorance. Je voyais ces corps, ceux des habitants de cette
ville, mais aussi surtout ceux de ces visiteurs, de ces spectateurs
conscients, qui n’ont pas, à la différence des
romains, la possibilité de fréquenter, ni de s’habituer
à la présence de ces formes, de ces pierres, de ces
couleurs. Il me sembla alors comprendre ce que ces corps, pris dans
cet espace, dans cette architecture, me racontaient. Je les reconnaissais,
parce que leur façon de voir, leur mode de penser, leurs
regards, s’exprimaient dans leur manière de bouger
dans le corps même de cette cité. Cette architecture
semble à la fois régner dans sa durée, face
à la finitude toute apparente d’une vie humaine, mais
elle est, cette architecture, le produit, le travail d’une
vie et de mains humaines qui ont façonné l’objet
d’une tentation face auquel le regard, nécessairement,
fera son deuil en le quittant. Mais en le quittant, d’une
manière ou d’une autre, cette personne, ce visiteur,
gardera en lui l’empreinte de l’émotion: ce souvenir
comme un vestige mouvant et vivant en lui, comme un don, une reconnaissance
faite par le vivant face à la tombe de sa mémoire.
La vie de cet objet, cette œuvre vécue et éprouvée
par son spectateur, perdure parfois dans le souvenir: cette mémoire
qui est une tombe mal fermée et qui cherche à conserver,
parfois à faire revivre, l’éphémère,
lorsque l’imaginaire s’y introduit, et recrée
l’expérience du vécu. Cette persistance de l’éphémère,
n’est possible, que lorsque celui-ci est empreint de lumière.
Cette lumière, qui peut aussi vouloir dire nuit,
ombre, obscurité, est souvent rattachée
à l’idée du moment, ce moment du vu,
qui dans sa vérité première est une expérience.
Cette expérience là, il m’a été,
à de trop rares reprises, possible de la faire, aux cours
de spectacles, où de matériaux issus de ces spectacles
(photos, dessins, enregistrements) dont Richard Peduzzi avait signé
la scénographie, et dont Patrice Chéreau était
la plus part du temps à la fois le co-concepteur et le sang
permettant de donner vie à ce corps, à cette immense
machine scénique.
«La représentation contemporaine de l’homme
et de son paradis perdu»
Richard Peduzzi, né en 1943 à Argentan, a d’abord
pratiqué la peinture et l’architecture, qui ont intensément
marqué sa démarche, son geste, son regard à
la scène. Il est le principal (pour ne pas dire l’unique)
scénographe des mises en scène de Patrice Chéreau
qu’il rencontre en 1967, mais aussi le décorateur de
la plus part de ses films: La chair de l’orchidée
(1975), L’homme blessé (1983), La Reine
Margot (1994), ou encore Ceux qui m’aiment prendront
le train (1998). Il commence alors à travailler en tant
que machiniste et accessoiriste des spectacles de ce jeune metteur
en scène, qui a été alors nommé (seulement
âgé de 22 ans) à la tête du Théâtre
de Sartrouville. C’est à partir de 1970 qu’il
signera la scénographie d’un Richard II de
Shakespeare, qui sera la représentation même de l’oppression
de l’institution et de ses rouages sur un individu, une personnalité:
celle d’un roi à la fois lunaire et contemporain, une
figure issue d’un idéal et d’une lecture romantique
absolument dépouillée de ses illusions et jetée
dans la fausse du monde actuel, de sa nécessité cruelle
parce qu’elle est en réalité contingente: sa
réalité économique et politique, qui ne sont
plus des réalités divines, ni même humaines.
L’espace de Richard est plus grand que l’homme,
il est fait à sa démesure. Il ne s’agit pas
de l’espace que l’on habite, mais de l’espace
de l’acte, de la situation de ces personnages, de ce qu’ils
aiment et les tuera. Pourtant, si tant est que l’on ait pour
objet de montrer au théâtre un phénomène
propre à notre époque (peut-être même
de tendre vers un certain réalisme), tout en restant
toujours conscient de la part due à l’imaginaire, ce
n’est pas par la représentation naturaliste, ni même
par un discours didactique, qu’un récit sera en mesure
de pénétrer, peut-être d’imprégner,
l’esprit du spectateur. La scène du théâtre
réclame une «hypertrophie» d’un élément
réel, qu’il est nécessaire de refaçonner,
de retransformer et d’ordonner dans un monde pour ainsi dire
fermé, fonctionnant sous ses propres lois, sa propre logique
interne: cette union du réel et de l’imaginaire est
intrinsèque à la répercussion d’une œuvre
à la scène sur son public. Je n’ai, en tant
que jeune spectateur, jamais pensé voir devant moi la Mort
en tant que telle, mais je l’ai éprouvée, et
en l’éprouvant j’y ai cru, je l’ai, par
le biais d’une œuvre et de sa mise en scène qui
semblaient toutes deux s’adresser à moi¸ sentie
plus proche de ce qui m’habite aujourd’hui et de mon
monde. Un monde qui est aussi ma responsabilité, en tant
que petit fils des camps de la mort, enfant de la Chute du mur Berlin
ou de Srebrenica. Ce n’est pas là à une démonstration
à laquelle Chéreau et Peduzzi s’adonnent, mais
à la révélation d’un chemin de vie, d’une
expérience, de sentiments auxquels chaque spectateur, positivement
ou négativement est en mesure de pouvoir s’identifier,
c’est-à-dire d’y croire, et non plus seulement
de comprendre. C’est bien là tout ce dont il s’agit,
de la reconnaissance et de la validité d’un média,
d’une parole, d’une image ou d’un geste dans lequel
nous nous retrouvons, et vers lequel, comme vers un être,
nous serons prêt à retourner, parce qu’il aura
créé du sens durant un instant. La grande leçon
de l’espace peduzzien, est d’offrir au théâtre
un espace affectif, qui dépasse de loin la nécessité
de l’entendement. Ces corps mis en scène, parfois cachés
dans l’ombre, perdus dans l’immensité d’une
mécanique qui à la fois les dépasse et les
complémente, et qui est l’expression scénique
de l’univers mentale et affectif d’un personnage et
d’une œuvre, sera (alors que personne, ni eux-mêmes
ne le savaient encore) l’annonce scénique d’une
œuvre écrite à venir, celle de l’auteur
et dramaturge Bernard-Marie Koltès, et de ses anges déchus,
en proie et en lutte avec leurs désirs; ces anges intérieurement
morcelés, qui sont la représentation contemporaine
de l’homme et de son paradis perdu. Mais cet exemple pris
dans leur travail sur Richard II vaudra, et probablement
encore plus fortement, dans leurs travaux à venir.
«Une glorification du Théâtre et de
ses moyens»
A partir de là, suivront de nombreux autres spectacles,
pour le théâtre d’abord: Toller de Tankred
Dorst et Lulu de Wedekind à Milan, Le Massacre
à Paris de Marlowe à Lyon, La Dispute
de Marivaux (qui sera en 1973-1974, la grande percée du metteur
en scène et de son scénographe qui partiront avec
ce spectacle en tournée à travers l’Europe,
et qui initiera une relecture contemporaine de l’œuvre
de ce dramaturge français du XVIIIème) Lear
d’Edward Bond, ou encore Peer Gynt d’Ibsen
à Paris en 1981.
Parler du travail scénographique de Peduzzi veut nécessairement
dire parler de mise en scène, c'est-à-dire d’une
vision globale de l’œuvre et de l’inscription de
celle-ci dans notre époque. Ce qui d’année en
année pourrait impressionner les générations
théâtrales actuelles qui ont à faire à
une autre réalité économique et culturelle
(qui sont aussi les conditions humaines et professionnelles de leur
travaux et projets), c’est la durée et la persistance
du travail de Peduzzi, depuis plus de trente ans maintenant, dans
le paysage scénique occidentale. Chacune de ses réalisations
semble être, du moins à ses débuts, une glorification
du théâtre et de ses moyens. Il s’agit bien ici,
si l’on y regarde de plus près, d’une démarche
qui s’inscrit proprement dans celle du Théâtre
d’Art, c'est-à-dire dans la conception autonome et
artistique d’une pratique de la scène qui fut initiée
par Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko à la fin du XIXème
Siècle. Cette conception du théâtre avait à
voir avec la certitude que le théâtre n’était
ni simplement un divertissement, ni simplement un rituel, mais une
discipline artistique qui réclame une maîtrise parfaite
de son outil et un dépassement de celui-ci par une vision
fermée et indépendante en relation avec l’œuvre
à recréer sur la scène. La naissance du Théâtre
d’Art de Moscou sera en faite à la base de la conception
moderne que nous avons de la scène et du théâtre
dit public. La quasi simultanéité entre cette
naissance et l’apparition du cinéma va permettre la
naissance d’un métier en tant que discipline artistique:
celle du metteur en scène (qui ne sera plus simplement un
directeur de troupe ou un régisseur technique), et qui amènera
une conception nouvelle de l’espace scénique. Le travail
du «décorateur» ne sera plus simplement de proposer
un décorum à l’action et au lieu hypothétique,
voir naturaliste, d’une pièce, mais de proposer une
recréation de l’espace qui soit ancrée dans
la lecture et la dramaturgie d’une œuvre. Les scénographies
de Richard Peduzzi ont cette particularité, que beaucoup
d’autres scénographes actuels n’arrivent pas
à atteindre, et qui est de donner à l’espace
la fonction d’un rôle au sein même de l’œuvre.
Tout en étant intégrés à la lecture
d’une œuvre par le metteur en scène, Peduzzi développe
des décors qui semblent s’inscrire dans les personnalités
et dans les réalités et les sentiments intérieurs
des personnages. L’espace contribue à part entière
au déroulement de l’action, influe sur notre manière
de voir et de sentir de façon radicale, sans jamais succomber
à la tentation facile et médiocre de démontrer
le propos sur lequel l’on se fonde aujourd’hui pour
mettre en scène telle ou telle pièce du répertoire
classique ou contemporain. Ainsi l’espace qu’il conçoit
pour l’Hamlet de Shakespeare en 1989 à Nanterre,
semble non seulement prendre part à ce rituel de mort, à
ce fatum, semblant enfermé et déterminé
les personnages dans leur univers intérieur, et dans cette
cage de scène comme un mauvais songe. Là Peduzzi conçoit
une scénographie construite dans le plateau, cette à
dire à même le sol, recréant la façade
d’un temple où différents éléments
à travers leur mouvements et leurs dénivellations
recréent un autre archétype, une autre configuration
scénique, comme un piège mettant en danger les personnages
dans leur action de façon concomitante. Cet espace scénique
devient la représentation plastique et matérielle
de l’espace mentale d’Hamlet, un Hamlet échoué
en tant que figure de vengeur, représentation même
du doute et de l’indécision, enfermé dans sa
prison intérieure.
«Symboles et Mémoire»
L’on reconnaît dans le travail du scénographe
français, dans les perspectives, les volumes, leur mise en
lumière ou en abîme, ainsi que dans l’épuration
des lignes, une influence qui serait celle d’Adolphe Appia
ou encore d’Edward Gordon Craig. Mais l’on voit aussi,
peut-être même d’abord, pénétrer
une influence fondamentale qui est due à l’architecture
et à sa pratique, et qui viendrait directement de certains
maîtres de la Renaissance et de la Post-renaissance italienne,
tels que le Bernin, Antonio Canova ou encore Borromini. Peduzzi
travaille avec les symboles et la mémoire: la mémoire
des matières, le symbole des formes. Qu’il s’agisse,
comme dans Peer Gynt d’une colonne de style dorique
cohabitant avec le vide d’un dégagement de scène,
un extincteur et un pont volant; ou alors, comme dans Lucio
Silla, d’un crépis dont les aspérités,
comme les traces d’une brûlure s’étendent
sur des parois s’élevant au-dessus des personnages,
et desquelles différent éléments amovibles
se détachent de l’ensemble de la scénographie
pour bouger et menacer sur la scène au cours de l’action.
Peduzzi semble récolter dans son esprit les différentes
composantes, symboles et techniques échoués d’une
mécanique céleste issue d’un autre temps et
d’un rêve théâtral, pour les recomposer
dans la réalité du XXème Siècle. Les
soit disant «anachronismes» sont courants dans ses espaces:
il utilise différentes traditions techniques et objets allant
du XVIème siècle à aujourd’hui (qu’il
s’agisse de toiles peintes, de machineries, d’éléments
mobiles et d’éclairages très sophistiqués)
pour les réunifier dans un espace qui fonctionnera selon
des règles dictées par la vision spatiale de l’œuvre.
Il définit de même dans chacune de ses réalisations
scéniques un travail extrêmement pointu sur la lumière,
et les matières naturellement. Là il reconnaît
lui-même une influence qui, quant au choix et à l’utilisation
des couleurs, est proche de Paul Klee, ou encore de Chardin: ces
deux éléments se nourrissent l’un l’autre.
Lumière et matière se fondent dans la focale du cadre
de scène où le regard du spectateur est concentré,
lui permettant de voir autrement, ce qui veut dire ressentir différemment,
donc aussi penser autrement. Mais Peduzzi permet d’abord à
ses espaces de réagir de façon, pour ainsi dire érotique
et sensuelle. Son empirisme est plutôt d’ordre plastique,
charnel, matériel, et cette matérialité là
est intrinsèquement conçue dans une démarche
esthétique qui est son regard sur la chose, le personnage,
l’œuvre elle-même et son inscription dans l’imaginaire
et le réel de notre époque et dans son expérience
du théâtre depuis ces trente dernières années.
Certain de ses détracteurs ont pu parler à certains
moments d’une «poésie du béton»
(matière ou aspect souvent présent dans les scénographies
peduzzienne), et l’on pourrait dire effectivement qu’il
existe chez lui, comme chez aucun autre, une poésie, une
beauté étrange, inquiétante des matériaux
représentés sur la scène tels que le métal
ou le béton qui sont en référence à
un état du monde théâtral dans lequel nous nous
trouvons, mais aussi en référence au symbole de ces
matières dans la réalité sociale et économique
d’après guerre et dans notre urbanisme contemporain.
Ces matières là ne sont jamais vulgarisées
ou banalisées par leur inscription dans un espace de représentation
théâtrale, ni même instrumentalisées,
mais au contraire magnifiées, transcendées. Là
encore tous les déterminants qu’il nous serait possible
d’utiliser pour définir cette démarche et cette
impression: brutalité, tristesse, hermétisme,
réclusion, solitude, ont toujours à
voir avec cette recherche de beauté, d’un idéal
théâtral, plastique. Nous voyons en faite dans cette
critique la reconnaissance du geste de ce scénographe arrivant
à rendre la pierre sensible, humide. Qu’il s’agisse
de l’utilisation récurrente d’éléments
tels que le bois (il réalise pour la mise en scène
du Conte d’hiver de Shakespeare par Luc Bondy, une
scénographie entièrement conçue autour de cette
matière), le béton ou l’acier, il révèle
une part d’harmonie et de monstruosité sur la scène
du théâtre. Cette théâtralité là,
en relation avec cette recherche permanente du beau, de la grâce
même dans des volumes en masse (par exemple ce barrage en
béton fermant le fond de scène dans L’or
du Rhin de Wagner) semble répondre à une théâtralité
désespérée: elle réclame une présence
et une évidence de l’espace scénique comme lieu
de création et de fuite dans la réalité actuelle
qui a à sa disposition aujourd’hui beaucoup d’autres
lieux de recréation et de représentation pour un récit.
Pourtant une foi constante (faite d’interrogations et de doutes,
peut-être même de méfiance à l’égard
du théâtre) semble toujours perdurer dans sa relation
à la scène. Le réel, la chimère, l’imaginaire
évoluent avec les consciences du temps, et cette évidence
scénique et spatiale à laquelle Peduzzi semble arriver
par un geste profondément esthétisant, apparemment
simple et clair, réclame une prise de position forte pour
qu’elle puisse être rendue possible et crédible
aux yeux du spectateur, à ses propres yeux, à ceux
de son équipe et de l’œuvre recréée.
«L’opéra, ou la confrontation à
l’œuvre totale»
Là où ce scénographe réussira apparemment
à imposer toute la dimension de son art et de sa démarche
sera l’opéra. Le théâtre dit lyrique possède
à ses yeux, en somme, une plus grande théâtralité
que le théâtre parlé lui-même. Si le théâtre
occidental doit toujours se définir par rapport à
la finitude imposée par le temps et la mémoire, et
si ses formes et rituels paraissent, comme notre histoire en occident
le prouve, condamnées à disparaître lorsqu’elle
ne sont plus pratiquées, écrites, où lors du
déclin d’une civilisation ou d’une époque,
l’opéra propose lui une forme scénique rituelle,
organisée et mesurée par un temps et une action imposée
par la partition du compositeur. L’intensification de la dramatisation
d’une œuvre à travers la musique offrira à
beaucoup de metteurs en scène et de scénographes la
possibilité de se confronter à une œuvre
totale, mais aussi de mettre à l’épreuve
leur savoir faire et leur vision synthétique d’une
œuvre, où la mesure du temps n’est plus aléatoire
et incertaine en passant par le jeu de l’acteur, mais passant
d’abord par l’interprétation d’une partition
musicale qui précède à la création scénique
de l’œuvre.
Cette souveraineté sera particulièrement probante
dans sa réalisation (toujours avec Chéreau) de la
tétralogie du Ring der Nibelungen de Wagner, créé
à l’occasion de son Jubilé au Festival de Bayreuth
en 1976. Il n’est rien qui soit plus contraire à sa
démarche que la répétition ou l’autocommentaire.
Chaque nouvelle création scénographique de Peduzzi
est une réinterrogation de la scène, de ses moyens
et de la validité d’une œuvre pour notre temps.
Ainsi si l’on se plaisait à réduire ses décors
à un aspect ou un genre, il faudrait alors constamment en
changer, comme il se plait lui-même à changer l’angle
d’attaque et la perspective scénographique d’une
oeuvre: Néoclassicisme, postromantisme, matérialisme,
réalisme social, expressionnisme, ou encore cubisme. Ceci
est à la fois vrai et faux pour tous les espaces qu’il
a développés jusqu’à présent:
qu’il s’agisse du Wozzeck d’Alban Berg,
de The Turn of the Screw de Britten, de la Phèdre
de Racine, ou encore de Grandeur et décadence de la ville
de Mahagonny de Brecht/Weill. Il partage avec Patrice Chéreau
ce même désir à travailler pour la scène,
à remettre en question son travail, à proposer une
lecture scénographique d’une œuvre, sans pour
autant considérer le théâtre comme étant
une évidence dans notre réalité sociale et
culturelle d’aujourd’hui. Le théâtre est
par là même conçu comme un évènement
précieux, fragile, réclamant une grande foi et une
parfaite exactitude. Son entendement et sa sensibilité théâtrale
rendent des collaborations avec d’autres metteurs en scène
quasiment impossible. A part Peter Zadek (avec lequel il ne travailla
qu’une seule fois), et Luc Bondy qui semble être le
seul à côté de Chéreau à poursuivre
son compagnonnage avec le scénographe français, Peduzzi
ne s’est jamais laissé prendre à la contrainte
d’un commerce professionnel. Il n’accumule pas des productions
pour la scène, comme l’on manufacturerait un produit
destiné à être consommé: il créé
une œuvre destinée à témoigner et à
disparaître aussitôt. Seul les résidus, comme
des traces laissées par une rencontre, resteront comme un
témoignage dans la mémoire du spectateur, voyageur
et passager d’une œuvre. En ce sens la poétique
scénographique peduzzienne est proche de la poétique
en tant que chant, en tant que parole en tant qu’image: cette
poétique est le témoignage à la scène
(comme elle est à l’écrit chez le poète)
d’une présence auprès de ses contemporains,
annihilant la peur, le mépris, la solitude, et la médiocrité.
«Réinscrire la scène dans son temps»
Peduzzi s’est évertué durant plus de vingt
ans à magnifier une perception et une pratique du théâtre,
considérées sous l’optique de la scène
à l’italienne. Il en a usé et utilisé
la plus part de ses ressources. Le monde qui s’agitait dans
ce cadre de scène pouvait être à la fois coupé
du monde du réel (la salle), ou relié à celui-ci.
Il a usé et utilisé toutes les techniques possibles
et imaginables pour édifier et rendre crédible un
univers qui n’était fait que d’illusions. Puis
il s’en est séparé. Il est parti de la scène,
du plateau, toujours en réalité avec ce geste propre
au Théâtre d’Art, pour aller rejoindre les espaces
désaffectés des usines et des fabriques où
subsistait encore une poésie du réel d’un autre
temps, propre à être réinséré
et redigéré par le phénomène d’une
représentation hors les murs. Cette théâtralité
obsessive et sensible n’était plus possible dans une
architecture qui répondait à une autre organisation
sociale et à une autre perception du monde: en l’occurrence
celle du XVIIème et XVIIIème Siècle pour la
scène à l’italienne. Pour créer l’éphémère,
permettre au phénomène théâtral et à
la sensualité féroce de son acte de s’exprimer,
il fallait aller retrouver le réel au sein même des
lieux où notre époque s’est forgée socialement,
économiquement, culturellement au cours du XIXème
et du XXème Siècle.
Ceci, en relation avec l’œuvre de Koltès, de
Shakespeare, ou dernièrement de Racine, était devenu
une nécessité pour aujourd’hui, pour les spectateurs
de notre temps, au profit d’un récit qui fasse sens
par rapport à nos vies, et à nos attentes à
l’égard de la scène. Le paradoxe émouvant
de sa démarche et de son artisanat, est qu’il n’a
jamais cherché à faire semblant en créant l’illusion.
Tout son travail est fondé de façon peu commune, par
un désir d’authenticité, de beauté, de
révélation de paradoxes qui sont ceux d’une
œuvre et des personnages qui la peuplent, et qui sont aussi
ceux de ses choix. Sa connaissance et son expérience du théâtre
ont probablement été enrichis par ses travaux en tant
que designer du Mobilier Contemporain, en tant que scénographe
d’expositions ou de rétrospectives consacrées
à Degas ou Chardin, ou encore en réaménageant
les espaces de la bibliothèque de l’Opéra National
de Paris, ou encore en tant que Muséographe du Musée
d’Histoire et d’Art du Luxembourg, ou du Musée
d’Orsay. Il s’agissait là comme au théâtre
de s’évanouir, de mettre son propre regard au service
de l’objet ou de l’œuvre qui devait atteindre le
regard de ces spectateurs-voyageurs.
Il est aujourd’hui le directeur de la Villa Medici à
Rome et travaille non seulement à moderniser et à
mettre à disposition de ses successeurs un lieu de création
et de mémoire, mais aussi à donner à découvrir
les oeuvres d’autres de ses contemporains (tels que le plasticien
allemand Anselm Kiefer, ou encore le photographe Jean-Marie Barnier).
Ce lieu qu’est la Villa Medici, institution lourde et pesante
d’une autorité ou d’un rayonnement culturel français
à l’étranger, retrouve sous sa direction une
allure et une clarté authentique, cherchant à créer
des réseaux de communication et d’échange entre
d’autres artistes européens, des visiteurs, et ceux
qui travaillent à développer leurs projets artistiques
au sein de cette villa.
Ses réalisations pourraient paraître aux yeux de beaucoup
de spectateurs et de praticiens «civilisés» du
théâtre postmoderne une aberration, parce
que son travail, nous parait toujours être concrètement
ancré dans notre réalité, dans une esthétique
à la fois brutale, sensuelle et décadente, et que
ce travail même est en réalité, non une copie
mensongère du réel, qui prétend le représenter
à la scène (chose absolument absurde, impossible et
justement idolâtrée par le postmodernisme dramatique
aujourd’hui), mais une recréation de celui-ci, un dépassement,
un point de fuite vers un univers où chaque élément
retrouve une fonction propre et unifiée au monde de la représentation.
Les scénographies de Peduzzi ne sont pas une illusion du
réel, mais une réalisation de l’imaginaire dans
l’éphémère de la scène contemporaine.
«Un Deuil…»
La durée de vie d’une œuvre à la scène
est, de toute évidence, de courte durée. Sa perpétuation
est profondément rattachée à un processus mnésique,
c’est à dire à la présence du regard
extérieur, à celle du spectateur qui recrée
l’œuvre vue à la scène, et qui le cas échéant
laissera revivre en lui ce en quoi il se sera projeté, ce
qui l’aura le temps de deux heures, peut-être de plus,
appelé, et dans lequel il se sera reconnu. Peduzzi recrée
sa propre vision de l’avenir à travers la connaissance
et l’usage d’une matière issue du passé.
Il nous mène à devenir, comme je le fus moi-même
à Rome entre des places édifiées par Domenico
Fontana et la violence économique et sociale des HLM en béton
de la ville éternelle, à reconsidérer l’espace
du vécu, l’espace de la mémoire et de ses codes.
Cet espace de vie où l’imaginaire et le réel,
l’éphémère et le durable se retrouvent
et cohabitent.
Voyager dans l’œuvre scénographique de Richard
Peduzzi à notre époque, au regard de ce qui se fait
et de la manière de pratiquer aujourd’hui le théâtre,
comme s’il s’agissait d’une nécessité,
apporte à la conscience du voyageur un sentiment très
proche du deuil, comme si cette vision, ce geste et cette pratique
du théâtre n’étaient plus qu’un
souvenir, le mirage d’une mémoire, avec laquelle l’institution
culturel (en tant que système de production et non de création,
d’interrogation) et l’ignorance (en tant qu’avidité
et besoin de possession statuaire et matérielle) nous pousserait
à faire nos adieux.
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