| Jean Jourdheuil
Heiner Müller aujourd’hui
 |

© Heiner Müller Gesellschaft |
I. Germania 3 à Lisbonne
L’espace du théâtre allemand, à la mort
de Heiner Müller, était mentalement fermé à
la réception de Germania 3. De même, par extension,
mais il est vrai sur un mode mineur, l’espace du théâtre
français du fait de l’européanisation de la
communication. La raison en est que l’opinion, dans les années
90, était comme prise de délire, était devenue
le culte de l’opinion. Souvenez-vous, Bush le Père,
auréolé de sa première Guerre du Golfe, nous
promettait alors l’avènement d’un nouvel ordre
mondial, et la réunification allemande promettait à
la construction européenne un avenir radieux. Fin de l’histoire
et apothéose de la postmodernité. Nous étions
alors, nous les intellectuels, les artistes, invités à
faire acte d’allégeance à ce “culte de
l’opinion du moment”, c’est-à-dire à
placer notre faculté de penser sous la tutelle d’une
opinion publique miraculeusement dotée d’une autorité
analogue à celle de la religion. A la doxa des Grecs nos
sociétés occidentales développées substituaient
le culte de la doxa . La phrase de Mac Luhan, “medium is message”,
prenait une signification inattendue: c’est ici qu’il
faut s’agenouiller, c’est ici qu’est le Veau d’or.
Comment l’espace du théâtre en Allemagne (et
en France) aurait-il pu tolérer une pièce déclinant
à propos de l’Allemagne une collection d’images
qui réunissent probablement tout ce dont l’Allemagne
d’alors ne voulait plus entendre parler: nazisme, stalinisme,
guerre mondiale, division et réunification. La rumeur unanime
disait: tout ceci est acquis, tout ceci est du passé. A propos
de cette pièce la rumeur ajoutait: Germania 3 est une pièce
historique qui représente notre passé et en tant que
pièce historique elle est ratée, d’ailleurs
il n’y a que le présent qui nous intéresse.
Or ce n’est pas une pièce historique mais un “dispositif
expérimental” qui identifie des séries récurrentes
à propos d’un matériau déterminé:
une segment de l’histoire allemande, de 1919 à 1990,
réunification incluse. Le culte de l’opinion que l’on
pourrait aussi appeler “fascisme de la facilité”,
peur de ne pas être majoritaire, narcissisme culturel etc.,
n’a pas le sens de la littérature.
Bref, pour toutes ces raisons, mettre en scène ce texte,
un an après la mort de son auteur, ne pouvait être
pour le peintre Mark Lammert et moi-même qu’un acte
de “piété vengeresse”, et cet acte était
imaginable seulement hors d’Allemagne et de France ; il eut
lieu à Lisbonne, grâce à deux personnes, un
artiste et un intellectuel, Jorge Silva Melo et Miguel Lobo Antunes,
qui savaient très bien ce qu’ils faisaient en nous
offrant de la possibilité de présenter cette pièce
au Centre Culturel de Belem en janvier 1997 [Dans la salle même
où quelques semaines auparavant s’étaient réunis
les chefs d’Etat du G 7. J’ai évoqué cette
curiosité dans mon essai sur la culture européenne
Embarquement pour l’archipel que publia la Frankfurter Allgemeine
Zeitung en juin 99.].
Le malentendu fondamental, concernant l’interprétation
de Germania 3, est analogue à celui dont furent
l’objet, en France notamment, à peu près tous
les travaux de Michel Foucault. Ce n’est pas de l’histoire
disaient les historiens. En effet ce n’était pas de
l’histoire, c’était l’archéologie
de dispositifs déterminés dont Foucault montrait comment
ils avaient constitué des objets spécifiques –
par exemple, l’homme dans la seconde moitié du XVIIIème,
le malade mental, le criminel, la sexualité – des objets
qui n’étant ni des universaux, ni des essences, sont
susceptibles d’être considérés par les
historiens comme des réalités historiques, par exemple,
l’asile psychiatrique et la prison. La dramaturgie des textes
de Müller présente plusieurs points communs avec la
méthode archéologique de Foucault: le sérialisme,
la recherche du diagnostic, le goût de l’autopsie, et
enfin l’inspiration nietzschéenne. Cette liste n’est
pas limitative.
L’oeuvre de Müller fut alors disqualifiée par
ce culte de l’opinion. Elle est encore aujourd’hui,
dans les pays de langue allemande, largement désaffectée.
Si elle l’est un peu moins en France et dans certains pays
latins, l’Italie et le Portugal, ce n’est pas seulement
parce que tel ou tel des vieux amis de Müller lui serait demeuré
fidèle, mais parce qu’elle y est inscrite dans un autre
réseau de solidarités avec les oeuvres de quelques
poètes, Artaud, Beckett, Genet, de quelques intellectuels,
Foucault, Deleuze, Blanchot, et de quelques peintres et plasticiens,
Giacometti, Bacon, par exemple. [Elle entretient également
des liens avec les oeuvres d’autres figures de réputation
parfois plus problématique T. S. Eliot, Ezra Pound, Malaparte,
s’inscrivant ainsi dans une sorte de géopolitique de
l’oeuvre d’art qui demanderait à être étudiée
en dehors du clivage gauche/droite de la deuxième moitié
du XXème siècle.] Le fait que l’oeuvre
de Müller ait été, dès les années
70, par mon intermédiaire, publiée par les éditions
de Minuit, l’éditeur de Beckett et de Deleuze, a contribué
et contribue à la soustraire à cette désaffection.
Ce risque de disqualification de Germania 3 et de l’ensemble
de son oeuvre par le culte de l’opinion n’avait pas
échappé à Heiner Müller, il l’avait
clairement perçu dès 1989-90 lorsqu’il mettait
en scène Hamlet et Hamlet-machine au Deutsches
Theater. La chute du mur, événement politique à
forte composante médiatique, s’étant passé
sans effusion de sang, pour ainsi dire pacifiquement, le public
du moment avait quelque peine à admettre la forme et le discours
d’Hamlet-machine particulièrement le récit
de rêve intitulé Pest à Buda. Le poète
était aux yeux de ce public un prophète dont la prophétie
n’avait pas été confirmée par les événements
ultérieurs, un faux-prophète. Les vues de l’opinion
ayant cessé d’être contradictoires et s’étant
colorées de religiosité étaient devenues inaptes
à percevoir les caractéristiques propres de ce texte.
Heiner Müller, je puis en témoigner, en 1992 eut tout
de suite le sentiment que la campagne de presse qui visait à
la présenter comme un “informateur de la Stasi”
n’avait pas été par hasard lancée au
moment où paraissait son autobiographie Guerre sans bataille
et à la veille de la première représentation
de sa première mise en scène au Berliner Ensemble,
Duel-Tracteur-Fatzer. Ce qui était en jeu dans la
disqualification de sa personne, c’était la forclusion
de son oeuvre et la neutralisation du Berliner Ensemble. [Cette
campagne fut le prix à payer pour la politique menée
par lui en tant que Président de l’Académie
des Arts (DDR) durant les années de la “Wende”
et de la réunification. Il avait alors très vite renoncé
à faire admettre qu’il avait pu être à
son insu inscrit dans les registres de la Stasi comme “IM
Zement” par l’officier qui, au milieu des années
70, après l’affaire Biermann, avait été
chargé de le surveiller. Toute tentative de justification
était dérisoire. Je l’imagine aujourd’hui
rencontrant Walter Jens, son homologue de l’Académie
des Arts de Berlin-Ouest, dont la presse nous a appris il y a peu,
qu’il avait été dans sa jeunesse, probablement
à son insu, membre du NSDAP, et lui disant: “Il est
certain que ce n’est pas très moral mais il faut regarder
l’histoire dans le blanc des yeux, la réunification
de nos deux Académies a été réalisée
par un “mouchard de la Stasi” et un “ex-membre
du NSDAP”.]
Bien qu’il sût son cancer en phase terminale, il avait
prévu de mettre en scène lui-même Germania
3, il espérait que la “machine” qu’était
son corps tiendrait jusqu’à la première et qu’ainsi
il mourrait au pupitre de régie cependant que le siècle
et sa propre vie par fragments défileraient sous ses yeux
sur la scène du Berliner Ensemble où le spectre de
Brecht et lui-même à l’instant de sa mort ne
feraient plus qu’un – comme s’il était
lui-même le spectre de Brecht ou comme s’il était
Hamlet conjurant le spectre du Père – , un projet somme
toute grandiose habité par la nostalgie des espaces shakespeariens,
palimpseste à la fois d’Hamlet et de Macbeth,
où pratiquant l’écriture comme tauromachie (selon
le mot de Michel Leiris) il eut mis en scène sa propre mort,
la mort de l’auteur, la désignant comme étant
le lieu où s’origine son écriture, un coup de
dés propre à relancer l’herméneutique
müllérienne qui s’était dans les années
de la “Wende” assoupie pour avoir consommé à
l’excès l’opium du culte de l’opinion après
avoir, dans les années 70-90, multiplié les interprétations
qui accordaient au contexte politique (guerre froide, division de
l’Allemagne) le privilège de la détermination
en dernière instance.
Le cancer en a décidé autrement. Heiner Müller
n’eut pas l’occasion de tenter ce dernier coup de dés.
Voilà pourquoi la mise en scène que je fis de Germania
3 avec Mark Lammert (qui avait antérieurement conçu
l’espace scénique de ce qui devait être l’ultime
spectacle d’Heiner Müller) ne pouvait être qu’un
acte de “piété vengeresse”. J’ajouterai
ceci: en effectuant à Lisbonne ce rituel funéraire
nous avons été sidérés de constater
que ce texte était un remarquable livret d’opéra
si l’on veut à la fois wagnérien et anti-wagnérien,
mais surtout d’inspiration sérialiste. Vous l’aurez
compris, je viens de dire qu’à pérenniser aujourd’hui
les interprétations des années 70-90 on pérennise
du même coup la désaffection dont l’oeuvre de
Müller fait l’objet. La faiblesse de ces interprétations
n’est pas seulement qu’elles présupposent une
conception de l’oeuvre comme eucharistie du contexte des années
70-90 mais bien plutôt qu’elles dénient le geste
par lequel cette écriture s’origine dans la mort de
son auteur. Increvable nostalgie qui fait comme si l’auteur
était encore vivant puisque son interprète est là
en chair et en os. Il convient d’être plus radical:
le discours de l’interprète présuppose la mort
de l’auteur. C’est par et avec et dans la mort de l’auteur
que l’oeuvre devient oeuvre d’art et s’inscrit
dans l’histoire de l’art.
II. Les manuscrits d’Hamlet-machine
Il me paraît urgent d’invalider la prétention
de la littérature secondaire des années 70 à
90 à se substituer à l’oeuvre elle même.
Cette littérature secondaire demeure attachée à
ce contexte dans lequel elle s’est épanouie. Il n’en
va pas de même selon moi de l’oeuvre elle-même
pour peu qu’on prenne la peine de la considérer sous
l’angle de l’art et de la littérature. Quels
discours sont aujourd’hui capables de reconfigurer l’oeuvre
de Müller et de la détacher des interprétations
des années 70-90 ? Quels discours sont aujourd’hui
en mesure de faire apparaître les lignes de fuite, les lignes
de force, les lignes de fracture des oeuvres de Müller, de
dessiner à même l’oeuvre une géographie,
un système nerveux du vide par où d’autres lecteurs,
d’autres artistes, pourraient s’introduire et constituer
cette oeuvre non en réceptacle du passé mais en chambre
d’échos et de potentialités ?
L’époque actuelle, à la considérer sous
l’angle de l’art et de la culture, cultive, me semble-t-il,
une certaine tendance à la régression. Elle n’a
plus guère le sens de la mythologie, un thème grec
revisité par exemple par Hoffmansthal s’expose désormais
sous la forme d’un dépliant publicitaire pour Olympic
Airways vantant l’authenticité des autochtones. L’euro
trash n’en finit pas de réveiller les vieilleries naturalistes.
A quoi bon s’interroger sur la représentation, sur
l’exigence formelle, sur l’oeuvre d’art ou les
pouvoirs de la littérature, voire sur l’interdit religieux
de représentation ou sur l’extinction du monde dans
les images, quand il suffit de dupliquer le réel, de le formater
en lui infligeant un léger décalage et en le gratifiant
de couleurs un peu plus fluo. Même la provocation n’est
plus ce qu’elle était. Nos sens sont blasés,
nous avons bu trop de liqueurs fortes, consommés trop de
plats épicés, l’imagerie publicitaire a décliné
toutes les transgressions et subversions consommables. Nous sommes
de moins en moins capables de nous demander ce que c’est que
le goût. Lessing énonçait en son temps ce diagnostic
de sociologie culturelle: le Français, disait-il, se croit
plus grand qu’il n’est, l’Anglais procède
autrement, il tire à lui ce qui est grand. Ce faisant, il
incitait les Allemands à cultiver l’authenticité
de l’être ce qu’ils firent tout au long du XIXème
siècle. La culture désormais majoritaire de l’euro
trash efface toutes ces différences dans l’uniformité
d’un naturalisme du virtuel qui se conforme à la définition
d’un poète portugais: l’universel c’est
le local moins les murs. Le bien-être et le narcissisme aveugle
des temps de paix généralisent la province.
Livré aux impératifs de la sociologie de l’aujourd’hui
l’artiste cultive des valeurs de second ordre: le devenir
poétique de la pratique sociale, l’esthétique
de la fissure et de l’interstitiel, l’instauration d’un
écart minimal au réel, et il appelle de ses voeux
des rassemblements précaires propre à faire accéder
ces procédures somme toute modestes au statut d’actes
artistiques dont il tient passionnément le protocole pour
être sûr qu’ils ont existés. Et il égrène
le chapelet du désenchantement: voici venu le temps de l’abject,
du dégoût, de l’obscène, de la pornographie,
du pathos, de l’exhibition de soi, de l’auto-spectacle
et du recyclage. Je vais vous faire un aveu, je crains que cette
exhibition de l’intime ait dans nos sociétés
une fonction analogue à celle qu’avait le french cancan
à la veille de la Première Guerre Mondiale.
Le paysage géopolitique, culturel, intellectuel et artistique
a changé lors de la dernière décennie. La troisième
guerre mondiale a probablement déjà commencé.
L’art théâtral a longtemps présupposé,
sous une forme ou une autre, un dispositif ternaire: le public,
le pouvoir politique (Etat, Prince ou Cité), et le théâtre
lui-même. Mais le pouvoir politique, en Europe du moins, s’atrophie,
l’Europe ressemble à un syndicat de gestion et de co-propriété,
et les “sociétés politiques” issues de
la IIème guerre mondiale deviennent des “sociétés
de communication”. Le dispositif ternaire que j’évoquais
s’efface et se dissout dans l’imaginaire du supermarché,
il tend à céder la place à un dispositif binaire
de consommation – le spectacle et son public, le théâtre
et ses clients – sous la surveillance d’autorités
municipales tenant le rôle de conseil d’administration.
De la culture, dans ce schéma binaire, il ne reste plus grand
chose.
Tout est probablement à repenser à nouveaux frais.
Mais encore faut-il penser et composer des oeuvres qui ne soient
pas informes. Pérenniser les vieilles analyses tant politiques
qu’artistiques en les mettant plus ou moins au goût
du jour me paraît aussi stérile que la myopie du voyeurisme
généralisé. Comme chacun sait le voyeur, finalement,
ne voit rien.
Heiner Müller aimait bien les liqueurs fortes, mais en matière
littéraire et politique il ne transigeait pas. Il ne se contentait
pas de monnayer le déjà-vu. Il regardait la réalité
dans le blanc des yeux et il y reconnaissait le système nerveux
des guerres à l’oeuvre entre et dans les sociétés
humaines, y compris lorsqu’elles se prélassent dans
la paix de la corruption, et de même dans l’apothéose
de l’instant il identifiait les variations de l’éternel
retour. En cela il est précieux, particulièrement
aujourd’hui.
Je ne vais pas vous exposer en quelques minutes le contenu du livre
que les éditions de Minuit ont publié au printemps
dernier, je veux dire vous résumer les essais de Julia Bernhard,
de Nikolaus Müller-Schöll et de moi-même qui commentent
les 34 fac similés des manuscrits d’Hamlet-machine
accompagnés de leurs transcriptions en allemand et de la
traduction française de ces transcriptions. Ces manuscrits
et leurs transcriptions tels qu’ils sont ici publiés
ne constituent pas une édition conforme aux exigences de
la philologie. Notre objectif était autre. Le fait que ce
livre existe sous cette forme est plus important à mes yeux
que le contenu discursif ou la valeur doctrinale des commentaires.
Ce qui constitue l’objet propre, le coeur de ce livre, et
lui confère la qualité d’objet artistique ce
sont ces 34 pages manuscrites accompagnées d’autant
de transcriptions et de traductions, un peu plus d’une centaine
de pages qui documentent une exposition réalisée par
Julia Bernhard, Mark Lammert et moi-même. Ce geste éditorial
a valeur de geste artistique. Les commentaires ont été
conçus en conséquence. Ils indiquent, avec les moyens
nécessairement caducs dont dispose le commentateur, comment
on peut circuler parmi ces feuillets, passer d’un feuillet
à l’autre, selon l’ordre proposé par la
publication ou par “sauts de grenouille”, ou tomber
en arrêt devant un feuillet comme un chien de chasse qui a
perçu la présence du lapin mais ne l’a pas encore
vu et prend le temps de le découvrir. Ces trois commentaires
sont à lire comme une collection de gestes de lecteur, de
spectateur ou de visiteur d’une exposition. Nous avons su
d’emblée qu’il convenait de laisser aux manuscrits,
bien qu’ils constituent par un certain côté un
matériau archéologique, le statut de “littérature
primaire” et que le commentaire, fût-il à la
Roland Barthes, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida,
c’est-à-dire non dénué de dandysme et
de sens artistique devait se contenter du statut de “littérature
secondaire”.
Si ce livre existe, c’est évidemment grâce au
travail de bénédictine de Julia Bernhard qui a décrypté,
transcrit ces esquisses, ces ébauches de plan, ces essais
d’écriture, qui s’est familiarisée avec
les abréviations suffisamment pour qu’elles ne fassent
plus obstacle à la lecture et à la transcription.
Je ne parlerai pas de ce que ce travail a pu représenter
pour elle, le texte de son introduction vous en donnera une petite
idée. Je peux seulement dire ce qui s’est passé
pour moi lorsque j’ai pu grâce à ses transcriptions
tout à la fois contempler les pages de Müller, apprécier
leur qualité graphique et topographique, les considérer
comme des calligraphies, des objets calligraphiques offerts au regard,
à la vision, comme des dessins, et aussi comme des énoncés
fragmentaires, des assemblages d’énoncés brefs
d’abord manuscrits, voisinant avec des esquisses de plan,
puis plus longs et partiellement typographiés, mais susceptibles
d’être à nouveaux morcelés et de donner
lieu à d’autres assemblages. C’est d’abord
cela qui m’a frappé, cette double perception, d’une
part de l’objet graphique, à priori incompréhensible
ou compréhensible de manière lacunaire, comme si la
perception de la forme graphique primait sur la signification, et
d’autre part de ces énoncés capables de se morceler
et de se recomposer et ainsi de se développer de proche en
proche dans un mouvement de composition et de décomposition.
En feuilletant et en lisant je lisais les manuscrits d’un
auteur mais je les lisais comme j’aurais feuilleté
les lithographies d’un ami peintre dans son atelier. Je me
suis souvenu que lorsque je rendis visite pour la première
fois à Heiner Müller, dans son appartement de la Kissingenplatz,
j’avais été frappé par le nombre de bouts
de papier, de notices, qui étaient agraphées au mur,
un “paysage de bouts de papier”. Il vivait avec ses
ébauches et notices comme un peintre avec ses études.
L’écrivain se débarrasse généralement
de ses oeuvres dès qu’elles sont achevées. Les
pièces sont jouées, les livres sont publiés,
son oeuvre lui devient étrangère, il n’en va
pas de même du peintre, ses toiles restent dans son atelier
et lui donnent la sensation de peindre sous le regard de son oeuvre.
L’oeuvre du peintre exerce sur son oeuvre à venir une
influence qui est peut-être de nature alchimique. La présence
de son oeuvre dans l’atelier l’arrache au monde. Je
doute qu’il en aille de même aujourd’hui s’agissant
de l’artiste publicitaire. La capacité du publicitaire
à inventer des formes est faible, mais il est vrai qu’il
peut compenser ce handicap par une sorte d’exaltation des
possibilités offertes par la technologie. La forme cède
la place au formatage. Mais entre l’un et l’autre, une
différence fondamentale demeure: la forme est singulière
et son “aura” tient à un lieu qui la rend “lointaine
aussi proche qu’elle pût être” (Benjamin),
le formatage n’a rien de singulier, n’est pas attaché
à un lieu, il est de partout, c’est ainsi que les images
formatées glissent sur nous comme l’eau sur les plumes
d’un canard.
Mais revenons aux manuscrits. Qu’un auteur dramatique conjugue
de cette manière l’énonciation et la vision,
ce fut pour moi une révélation. Cette particularité
est probablement liée au fait que plusieurs pièces
de Heiner Müller ont attendu plus de dix ans avant de pouvoir
être jouées ; et ceci sans dommage. Parmi les contemporains
un auteur, une pièce, ont connu une expérience analogue
En attendant Godot de Samuel Beckett. Le style des pièces
de Beckett n’a pas beaucoup de points communs avec celui des
pièces de Müller. Leur parenté artistique est
plus fondamentale, elle pourrait porter le nom d’un peintre
et sculpteur, Giacometti, et se formuler de la manière suivante:
le maintien de la notion d’oeuvre d’art, sa définition
réitérée et renouvelée, et le refus
absolu de la conception romantique de l’oeuvre d’art.
Le meilleur texte que je connaisse sur l’art de Giacometti
est celui de Jean Genet intitulé L’atelier de Giacometti.
J’essaie de vous indiquer comment s’est réveillé
mon intérêt pour des textes dont je pensais, au début
des années 90, qu’ils n’avaient plus de mystère
pour moi que je savais comment je pouvais les rationaliser, comment
ils sont redevenus énigmatiques. Sortir ces textes de l’ornière
où ils se trouvent suppose de satisfaire à deux conditions:
oublier (peut-être provisoirement) les interprétations
des années 70-90, et se soustraire au “culte de l’opinion”
qui est une régression à ce point réussie qu’elle
nous ramène en deça des Lumières, ce qui fait
momentanément le bonheur de toutes les autorités religieuses,
et de tous les petits gourous et apprentis dictateurs charismatiques
qui prolifèrent comme champignons après la pluie.
Permettez que je vous cite le premier paragraphe du texte de Kant
Réponse à la question: Qu’est-ce
que les Lumières?
“Qu’est-ce que les Lumières? La sortie
de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même
responsable. Minorité, c’est-à-dire
incapacité de se servir de son entendement sans la direction
d’autrui, minorité dont il est lui-même
responsable, puisque la cause en réside non dans
un défaut de l’entendement, mais dans un manque de
décision et de courage de s’en servir sans la direction
d’autrui. Sapere aude! Aie le courage de
te servir de ton propre entendement. Voici la devise des lumières.”
C’est à cela que je vous invite, dans le cas présent,
s’agissant de la lecture et du traitement des textes de Müller.
Le coeur artistique de ce livre, les 34 manuscrits-transcriptions-traductions,
est à considérer très exactement comme ces
oeuvres d’art contemporain – dont je parlais tout à
l’heure dans une optique délibérément
critique, pour produire une secousse – en étant attentif
aux vides sur la page, aux traces, aux interstices, aux fissures,
à tout ce qui signale l’existence d’un écart,
et pas seulement aux effets de choc et de montage dont ont pu parler
Brecht, Benjamin, Adorno, mais en suivant les lignes de fracture,
les lignes de fuite et les arcs de tension. J’envie Julia
Bernhard pour le travail quasi-monacal de copiste qu’elle
a réalisé, elle a de ces traces, de ces interstices
etc. une perception plus aigüe que la mienne qui est celle
d’un lecteur. Vous l’aurez compris, la plupart de ces
différences, de ces interstices, de ces blancs, de ces écarts,
entre mots manuscrits ou typographiés, entre ce qui est abrégé
et écrit complètement, en majuscules ou en minuscules,
subsistent à l’état de traces dans le texte
tel qu’il fut proposé à la publication et à
la représentation sous sa forme définitive, ou plutôt,
je vais y revenir, provisoirement définitive. En ce sens
ces manuscrits réintroduisent du jeu dans les textes de Heiner
Müller tels que nous les connaissons. Mais ce jeu n’est
pas une fin en soi. Dans la mesure où il se manifeste à
propos du texte final (provisoirement final), il intervient sur
un arc de tension qui vise à l’élaboration d’une
forme, il est confronté à une exigence formelle qui
n’est pas le jeu lui-même. Ces fissures, ces interstices,
ces lignes de fuite, constituent cependant cette respiration qu’il
faut faire apparaître à la représentation. Le
risque avec les textes de Müller c’est l’étouffoir.
Pourquoi ai-je parlé de “forme provisoirement définitive”?
Permettez que je prenne le risque de faire usage de mon propre entendement
et que j’avance une hypothèse qui ne vaut peut-être
que pour les deux textes dont je me suis occupé d’un
peu près ces années dernières, Hamlet-machine
et Bildbeschreibung. L’exigence artistique formelle
à laquelle j’ai fait allusion conduit dans ces deux
cas à l’élaboration d’une forme inédite,
un texte en cinq parties de facture tout à fait singulière
dans le cas d’Hamlet-machine et un texte de neuf pages en
une seule phrase dans le cas de Bildbeschreibung. La virtuosité
de l’écrivain ne fait pas de doute. Les textes qu’il
publia dans ces années-là, fin des années 70
– début de années 80, ont d’ailleurs fait
école, il a eu nombre d’imitateurs. Mais cette apparence
formelle est-elle une caractérisation suffisante ? Ces deux
textes arborent des signes distinctifs d’audaces formelles
qui me paraissent rétrospectivement caractéristiques
d’une sorte de fin de cycle des avant-gardes artistiques.
C’est la raison pour laquelle le retour de Müller à
des formes moins extrêmes dans Wolokolamsker Chaussee,
Anatomie Titus, et Germania 3 ne me paraît
pas être une régression formelle mais l’indice
d’un véritable problème d’histoire de
l’art.
Pour le dire en d’autres termes, la qualité formelle
de textes comme Hamlet-machine et Bildbeschreibung
me parait être en quelque sorte immanente dans les trois premiers
quarts du texte, procéder d’une jubilation, d’une
nécessité intérieure et d’une expérience
des limites de l’écriture dramatique, puis changer
de régime comme si cette nécessité intérieure
avait fait naufrage, comme si cette expérience des limites
ne pouvait plus se poursuivre. Un échec, donc, à la
fois avoué et dénié, un renoncement à
poursuivre l’expérience, un brusque relâchement
de la tension, de la pression, comme si un ressort s’était
brisé, comme si la machine se mettait à tourner à
vide. Dans Hamlet-machine, cet échec est situé
à la fin de Pest à Buda, et on peut le lire
rétrospectivement comme la métaphore d’un autre
échec, celui du “communisme russe”. Mais il n’en
va pas de même dans Bildbeschreibung. Dans ces deux
textes, en ce point, la forme cesse d’être immanente,
la fin est calculée, littérairement et rationellement,
comme si la forme inventée dans la première partie
désormais mathématisée, algèbre plutôt
que géométrie, devenait une convention à laquelle
le texte se pliait pour parvenir à son terme. Et à
ce moment là, la conception romantique de l’oeuvre
d’art fait sa réapparition. Telle est la raison pour
laquelle je parle d’une “forme provisoirement définitive”.
Cette caractéristique de ces textes laisse ouverte la possibilité
que ce dont ils traitent, le “complexe Hamlet”, le “complexe
Alceste, Kumasaka, Ulysse”, soit ultérieurement repris.
On sait que Müller, dans ses dernières années,
envisageait de remettre en chantier un projet HiB, non plus cette
fois “Hamlet in Budapest” mais “Hamlet in Berlin”.
Voilà ce que je voulais dire. Et je pense qu’une étude
attentive des manuscrits d’Hamlet-machine et de Bildbeschreibung
devrait permettre de discuter la validité de mon hypothèse.
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III. Bildbeschreibung
Je ne suis pas encore capable de tenir un discours satisfaisant
à propos de Bildbeschreibung que j’ai mis
en scène à Stuttgart dans un espace conçu par
Mark Lammert (8 représentations en octobre-décembre
2004). Le temps de l’incubation n’est pas achevé.
Il s’agissait, en outre, d’une production de théâtre
musical, dont je ne vais pas vous exposer dans le détail
les contraintes, les tenants et les aboutissants. Je vais dire quelques
mots de la perception que j’ai de ce texte aujourd’hui.
Car j’en avais une autre lorsque je l’ai monté
pour la première fois en 1986. A l’époque j’avais
proposé à Heiner Müller de publier la traduction
française sous le titre Paysage sous surveillance
et il avait accepté. Mon intention était de faire
allusion au titre de l’ouvrage de Michel Foucault Surveiller
et punir. Et le spectacle utilisait des techniques de vidéosurveillance
(Virilio) et il établissait entre un homme et une femme des
relations extrêmes qui étaient aussi une absence de
relations (Baudrillard L’échange symbolique et
la mort, livre écrit en référence au terrorisme
de Baader-Meinhof). Rassurez-vous je ne vais pas vous raconter le
spectacle de 1987. Je signale qu’il était tout entier
placé sous le signe de la “surveillance”: une
conférence sous surveillance qui devient un cauchemar, un
théâtre sous surveillance etc. Cette interprétation,
liée au contexte politico-intellectuel de l’époque,
était judicieuse. Une lecture rapide et superficielle des
manuscrits suffit à s’en convaincre. En effet, on trouve
dans les manuscrits quantité d’expressions qui déclinent
cette idée de surveillance: suspicious landscape, landscape
under suspicion, verdächtige Landschaft, Mann + Frau unter
Beobachtung, alles was geschieht geschieht unter Aufsicht, auch
ich der Beobachter stehe unter Beobachtung/Aufsicht etc. et
toutes ces expressions ont disparu du texte final, il était
donc judicieux que la composition du spectacle en les déclinant.
Mais nous ne sommes plus dans les années 80, la surveillance
(y compris la videosurveillance) s’est banalisée, sécularisée,
sociologisée, elle n’apparaît plus guère
aujourd’hui comme une antichambre du Jugement Dernier. L’univers
de Stephen King et de J.G. Ballard a cédé la place
aux guerres de l’ex-Yougoslavie et du Moyen-Orient. Le contexte
a changé. Aujourd’hui je publierais ce texte sous le
titre Description de l’image plutôt que Description
d’une image. Pourquoi ?
Je voudrais tout d’abord rappeler deux déclarations
de Heiner Müller de 1986 et 1988 , la première dans
une discussion avec Ruth Berghaus:
Die vollständige Abdeckung der Welt mit Bildern ist eine
Gewöhnung von verkommenen Fernsehsendungen und Filmen. Das
Bildverbot, ein Thema von Moses und Aron , ist hier ungeheuer
interessant. Ein Ergebnis von Postmoderne ist: Vorwärts zum
letzten Design. Die Welt wird ersetzbar durch Abbildung. Die Fotografie
ist das Ende der Welt, Fotografie wird ein Ersatz für Wirklichkeit.
(…) Die Abwesenheit Gottes ist seine Macht.
L’absorption totale du monde par les image est une
habitude qui nous vient des émissions télévisées
et des films les plus médiocres. La question de la censure
de l’image (ou de l’idole), qui est aussi une thématique
de Moïse et Aaron, peut ici particulièrement
nous intéresser. L’un des principes du postmodernisme
est de ne jamais cessé sa route jusqu’à avoir
atteint au design en vue, à la forme de la représentation
en tant que telle. Le monde est devenu interchangeable à
travers ses diverses représentations. La photographie c’est
la fin du monde, la photographie s’est substituée
au réel. (…) C’est l’absence de Dieu
qui fonde son pouvoir.
et quelques lignes plus loin:
Auch bei Schönberg gibt es diese Hemmung vor dem Bild, dem
Bild als Beerdigung von Wirklichkeit oder Prozesshaftem. Auch
bei Picasso ist dieser Widerstand gegen das Bild, vor allem gegen
den Rahmen zu beobachten. (GI 2, p. 91)
Même chez Schönberg, il y a ce blocage face à
l’image, face à la représentation en tant
que mise en abîme du réel ou de l’évolutif.
L’on peut même observer cette résistance à
l’image chez Picasso, surtout à travers sa conception
du cadre.
et la seconde, dans une interwiew avec Rainer Crone où,
après avoir évoqué Bildbeschreibung, il revient
sur cette question de l’image:
Heute haben wir den Trend, über die Medien die absolute
Aufhebung des Bildverbots zu vollziehen, eigentlich die Auslöschung
der Welt durch die Abbildung der Welt. (GI 2, p. 138)
Nous avons aujourd’hui tendance, face à l’influence
des médias, de lever catégoriquementtoute censure
de l’image, ce qui en revient à accepter l’extinction
du monde dans les représentations que l’on en fait.
Le fait de décrire une image n’est pas une entreprise
littéraire banale. Elle confronte celui qui écrit
à des questions d’ordre religieux et philosophique
(philosophie de l’art) qui conduisent à rapprocher,
par exemple, Bildbeschreibung et l’inachèvement de
Moses und Aron par Schönberg. Le dessin, devenu désormais
célèbre, de l’étudiante bulgare détermine
le registre le plus anecdotique du texte.
Ich habe dann einfach angefangen, das Bild – so wie es
ist – zu beschreiben, und an den Stellen, wo diese schlechte
Schraffur und die diffusen Wolken waren, ergab sich dann die Möglichkeit,
sich etwa anderes zu denken. So wurde allmählich dieses Bild
‘mit Schrift bedeckt’, und es wurde dadurch auch immer
abstrakter. Auch in der bildenden Kunst gibt es ja diesen Trend,
Bilder in dem Sinne zu beschreiben, dass man sie nur mit Schrift
bedeckt. Es muss jetzt nicht mehr wörtlich sein, aber dadurch
gibt es zunehmend Schichten von Literatur über den Bildern.
(GI 2, p. 137-138)
J’ai tout simplement commencé à décrire
l’image telle qu’elle apparaît, et aux places
et lieux où ces mauvaises hachures et ces nuages diffus
se trouvaient, il y avait la possibilité de concevoir quelque
chose d’autre. L’image fut progressivement recouverte
de lettres, et devint par là même toujours plus abstraite.
Même dans les arts plastiques, il y a cette tendance à
décrire les images en les recouvrant par l’écrit.
Cela ne doit plus nécessairement se traduire par des paroles,
mais à travers ce procédé plusieurs strates
successives de littérature se forment sur l’image.
Remarquable ici la façon qu’a Müller d’inscrire
ses textes au registre des arts plastiques. Ce n’est pas un
hasard si le concept de palimpseste (Übermalung) est devenu
un leitmotiv des commentaires müllériens. Il écrit
d’ailleurs lui-même dans la coda de Bildbeschreibung:
Bildbeschreibung kann als eine Übermalung des Alkestis
gelesen werden, die das No-Spiel Kumasaka, den 11. Gesang
der Odyssee, Hitchcocks Vögel und Shakespeares
Sturm zitiert.
Bildbeschreibung peut être considérée
comme un palimpseste d’images et de références
issues d’Alceste, du jeu de Nô Kumasaka,
du onzième chant de l’Odysée, des
Oiseaux d’Hitchcock et de La Tempête
de Shakespeare.
Lorsqu’un peintre réalise un palimpseste d’un
tableau antérieur il ne choisit pas comme objet premier un
tableau inconnu, mais en général un tableau célèbre.
Songeons seulement au tableau de Bacon qui est un palimpseste du
portrait d’un pape par Velasquez, ou aux Ménines
de Picasso qui sont un palimpseste du tableau homonyme du même
Velasquez. Müller savait cela parfaitement c’est pourquoi
il dit que son texte “kann als eine Übermalung der Alkestis
gelesen werden” et parmi les textes qu’il cite “der
11 Gesang der Odyssee“ a lui aussi fait l’objet
d’un palimpseste, le premier des Cantos d’Ezra
Pound, et c’est encore Ezra Pound qui le conduisit à
s’intéresser au No Kumasaka . Il y a là
un réseau complexe de relations littéraires qui n’est
probablement pas élucidé autant qu’il serait
souhaitable. Quoi qu’il en soit, la déclaration selon
laquelle ce texte serait la description d’un dessin d’une
étudiante bulgare relayée/prolongée par l’imagination
de Heiner Müller est insuffisante. Il dit lui-même: “es
wurde dadurch immer abstrakter”. C’est la nature de
cette abstraction qu’il faudrait pouvoir élucider.
Une édition des manuscrits analogue à celle que nous
avons réalisée pour Hamlet-machine devrait
permettre d’y voir plus clair. La lecture superficielle que
j’en ai faite donne des indications qui permettent d’ores
et déjà de dépasser ce schéma: description
(du dessin de l’étudiante)/imagination (de l’auteur).

Les références de la coda à Alkestis,
Odyssee, Kumasaka, Vögel sont assez
claires. Il n’en va pas de même de la référence
à Sturm qui d’ailleurs ne se trouvait pas
dans la première version de cette coda à la première
publication et fut donc ajoutée ultérieurement. L’idée
que l’imagination de l’auteur aurait purement et simplement
pris le relais de la description du dessin de l’étudiante
bulgare n’est pas satisfaisante pour l’esprit. Le texte
dans ce cas ne serait que très partiellement, au tout début
seulement, une Bildbeschreibung.
La proposition scénique et spatiale de Mark Lammert pour
le spectacle de Stuttgart “entre image et miroir” me
conduit à proposer une autre hypothèse. Décrire
l’image die Beschreibung des Bildes ne prend son
sens que si l’image en question est emblématique de
la question de l’image au XXème siècle. De là
le travail que Mark Lammert a fait avec Philip Bussmann sur le Guernica
de Picasso découpé en fragments et projeté
par fragments sur une plaque ayant les dimensions du tableau lui-même.
C’est au Guernica de Picasso, cette image que surplombe
un soleil qui pourrait être une ampoule, que se confronte
littérairement le texte de Müller. Telle est l’hypothèse.
Une dernière citation, je l’emprunte au Journal
de travail à la date du 26. 6. 40:
“il m’est donné de voir, chez la critique Hagar
Olsson, une revue d’art française, avec le Guernica
de Picasso (toutes les phases – il s’agit des photographies
de Dora Maar qui suivaient les étapes de l’élaboration
de cette toile). cela produit sur moi une forte impression, et je
me promets de faire une fois quelque chose dans cette direction.
il y a très certainement là une expression artistique
de l’époque dont les astronomes comparent l’univers
à une grenade qui éclate. ouragan barbare qui fit
voler le monde en éclats, ouragan poétique qui rassembla
de tels morceaux dans son tourbillon ! de romantiques effets-V,
la forme restant classiciste.”
La référence à La Tempête de
Shakespeare, ajoutée à posteriori, n’est plus
un mystère.
© Europa Revue 2006 |