Edward Bond
Pour un Théâtre du Sens et de l’Humain
Edward Bond, né à Londres
en 1934, est certainement l’un des plus grands auteurs
dramatiques vivants de notre époque. A la charnière
du XXème et du XXIème Siècle, la dramaturgie
de Bond naît de l’expérience humaine de
l’inhumain: cette écriture et cette humanité
qui ont émergé d’Auschwitz et d’Hiroshima,
mais aussi de Bosnie et du Rwanda. Son théâtre
porte la scène contemporaine aux limites de la représentation.
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Photo: Olivier
Roller
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Il est pour nous, auteurs, lecteurs, artistes, praticiens
du théâtre, metteurs en scène, le témoignage
et la preuve d’un théâtre conscient de son temps,
de la fonction culturelle et sociale à assumer par la scène
dramatique dans notre société et de la nécessité
de sa recentralisation au sein de la cité.
L’un des plus grands défis de cet auteur a été
d’assumer avec d’autres la relève d’un
chantier abandonné après la disparition de Brecht,
et que les élèves de ce dernier ont finalement à
scléroser en le défendant et en l’interprétant
comme une vérité.
Le regard de Bond est incisif, sa langue, celle de ses personnages
et des situations simples accumulées jusqu’à
la création d’une scène de l’extrême,
nous parlent de toute la violence et du désespoir d’une
condition humaine dont les limites ne sont ni repoussées,
ni recréées. Ses pièces, telle que la Trilogie
des Pièces de Guerre (War plays), incarnent toute la force
visuelle et la poétique d’une scène, d’un
art, d’un théâtre qu’il reste à
bâtir maintenant contre un système de production transformant
le travail d’artistes et d’artisans de la scène
en objet de consommation. Il s’agit, dans notre société,
comme dans notre culture, d’un avenir dont nous devons redevenir
et rester les seuls artisans du possible.
Votre oeuvre théâtrale, comme celle de certains
de nos auteurs contemporains les plus engagés, parait hantée
par la question de l’habilité humaine (et peut-être
de son acceptation) à l’autodestruction.
Devons-nous y voir, selon vous, l’une des raison d’être
fondamentale du théâtre dans notre société:
sa capacité à proposer à nouveau, comme aucun
autre art, une résolution cathartique pour les spectateurs
de notre époque?
Edward Bond: Le concept du théâtre
cathartique par Aristote est faux. Peut-être que le spectacle
vivant, la représentation théâtrale produit
une catharsis, une abréaction de l’émotion.
La tragédie ne génère pas de catharsis. La
tragédie c’est la création théâtrale
de situations extrêmes contre lesquels les lois sociales ne
peuvent s’interposer, mais dans lesquels les antagonistes
doivent prendre des décisions. La Tragédie Grec traite
de l’ignorance de sa propre société.
Le théâtre de Dionysos était sacerdotal, il
tirait ses origines du rituel religieux. Le théâtre
était déjà une institution d’Etat. Nous
pouvons voir apparaître clairement les deux côtés
du problème à travers “Antigone”.
Antigone souhaite observer les lois des dieux, tandis que Créon
tient à maintenir les lois d’Etat. Selon Hegel ces
deux approches étaient justes. Hegel a tort. Et Sophocle
ne peut souffrir Hegel. L’État devrait protéger
l’individu. Et donc Antigone a raison. Le problème
est conceptuel – pas émotionnel. La catharsis ne peut
même pas toucher à la résolution de ce problème
Le problème d’Oedipe ressemble et en même temps
ne ressemble pas à celui d’Antigone. Le problème
d’Oedipe se situe à un degrés plus humain –
Il s’agit approximativement de la région analysée
par Freud. Oedipe est un adulte pris au piège de son enfance.
Tous les enfants sont impuissants mais éprouvent le besoin
de rechercher le pouvoir des adultes – Les enfants éprouvent
inévitablement ceci en des termes plus personnels parce que
ceux-ci sont encore les seuls qu’ils connaissent. La position
de l’enfant est paradoxale et il ou elle la porte en eux –
la situation ne se limite pas à d’un côté
celle d’Antigone, et de l’autre celle de Créon.
L’enfant a besoin du pouvoir de l’adulte, mais il ne
peut pas l’avoir – Il est dépendant de l’autorité:
l’Amour – qui est à proprement parler la province
de la religion – et l’Ordre – qui est la province
de l’autorité, l’État. Ce problème
survit jusqu’à l’age adulte – lorsque qu’Oedipe
lui-même incarne l’État, pourtant il n’en
reste pas moins un usurpateur parce que le problème de l’enfance
n’est pas encore socialement résolu. Jusqu’ici
tous les États sont humainement illégitimes.
Quel commentaire apportez-vous à l’influence
de la religion chrétienne sur le théâtre né
de la Grèce?
En Occident la religion chrétienne n’a fait que maintenir
lié durant deux mille ans la version du problème Œdipe
/ Antigone: mais au lieu de comprendre ceci en tant que drame rendant
l’histoire problématique, l’histoire a été
prise en tant que résolution du problème. Mais la
résolution demandait constamment à être représentée,
comme s’il s’agissait d’un drame. (L’esprit
dépend directement du drame, et aucune prison n’est
assez forte pour abolir complètement l’art dramatique:
les églises et les prisons sont des institutions que l’Etat
utilise pour tenter d’abolir les théâtres.) Il
s’avère donc que c’est la religion qui cherche
à être cathartique – mais elle ne peut l’être
parce qu’elle aurait constamment besoin pour cela de représenter
le crime et de créer la culpabilité. Structurellement
la religion ne peut exister sans les prisons. Le paradoxe c’est
qu’elle ait nié cela.
Antigone affronte le problème d’un point de vue social,
mais le problème dérive de son frère mort.
Oedipe affronte le problème d’un point de vue personnel
– mais en tant que représentant de l’Etat. Tous
deux ont soif de “justice”, et celle-ci se réclame
ultimement du droit à être humain. L’État
ne peut assurer la justice, parce que c’est une institution
injuste. Ses lois de tribunal ne peuvent s’arranger d’aucun
paradoxe, elle ne fait qu’assurer le fonctionnement d’une
administration. Nos problèmes ne sont pas essentiellement
personnels, psychologiques – parce que nous devons en rendre
compte à la terre et ils sont donc aussi d’ordre social.
D’un point de vue historique l’Etat n’a fait qu’exécuter
une réplique des paradoxes de l’enfance, à l’échelle
de l’adulte. Finalement ces paradoxes ne peuvent être
résolus que socialement, politiquement – pourtant chaque
enfant ne fera qu’endosser ce problème antique comme
s’il s’agissait de quelque chose de nouveau. Ce n’est
pas la nature humaine qu’il nous faut considérer, mais
sa situation. C’est pour cette raison qu’on ne peut
réduire le drame moderne au personnage, mais que l’on
doit absolument le comprendre en terme de “situation”.
La tragédie recréée le paradoxe de l’être
humain. Si Aristote avait raison, ce dont la catharsis nous purgerait
ce ne serait pas de nos peurs, mais de notre humanité –
ce qui aurait pu être souhaitable pour Aristote, qui était
un aristocrate possédant des esclaves.
Quel regard portez-vous sur notre humanité?
L’humanité est un paradoxe pour lequel il n’existe
d’autre solution que l’inhumanité. La fêlure
de la civilisation grecque est partiellement éloquente à
ce sujet.
Ce qui laisse le problème au politique et au théâtre.
Le socialisme est-il une science positive ou un existentialisme?
Il ne peut être ni l’un ni l’autre parce que les
être humains n’agissent pas objectivement. Il n’existe
pas de cause humaine abstraite – nos comportements sont toujours
contaminés par la peur, par l’idéologie, ou
par un savoir limité et, quoi qu’il en soit, par la
mouvance d’une situation. Ni la guerre, ni l’ingénierie
sociale n’ont pu résoudre le problème de l’humanité.
Et pourtant le problème demande constamment une résolution
et seul l’art dramatique est en mesure de le faire. C’est
pourquoi il nous est impossible d’être humain sans “l’art”-
parce qu’il est le moyen par lequel nous nous recréons,
et non simplement par lequel nous reproduisons ce que nous sommes.
L’art n’est ni transcendantal, ni sublime, il peut soit
corrompre, soit libérer. Tel est le risque avec l’humanité
– et ceci n’est déterminé ni par Dieu,
ni par les gênes.
Beaucoup de critiques vous considèrent comme un
héritier de Brecht. Quelles différences entre vos
démarches?
Brecht ne fait pas confiance au théâtre, au lieu de
chercher à représenter le problème, il cherche
à y répondre. Dans les différentes versions
de ses Lehrstücke (Ndla: Pièces didactiques de Brecht)
il a tenté de diviser le problème, de fournir différentes
alternatives, différentes réponses possibles. Ce qui
élude le paradoxe. Nous avons besoin aujourd’hui d’être
plus radical. Nous avons absolument besoin de représenter
la situation dans son intégralité – avec chacune
de ses contradictions – si bien que le spectateur soit en
mesure de la pénétrer. Il nous faut impérativement,
avec force, rendre le problème incontournable. Il ne s’agit
pas là d’empathie ou de catharsis. En revanche c’est
au publique qu’il revient d’accepter la responsabilité
de cette situation. Même s’ils essayent de la fuir,
ils l’emporteront malgré tout avec eux. On ne peut
comprendre le public dans sa réaction immédiate. Il
nous est impossible d’accomplir la moindre action humaine
tant que vous ne savez pas qui vous êtes – et vous ne
pouvez prendre conscience de cela qu’en étant confronté
à des situations extrêmes.
Les jeunes auteurs d’aujourd’hui traitent d’un
Théâtre de la Catastrophe et du Chaos. Au pire il ne
s’agit que de pessimisme ou d’un narcissisme assez trivial.
Au mieux cela nous met face aux changements sociaux et politiques
qui ont couru depuis Brecht. A la place des problèmes de
pauvreté et de pénurie nous somme confrontés
aux problèmes de la surconsommation et de la surproduction,
d’une redistribution inégalitaire, injuste, et face
à la montée de la corruption culturelle qui en découle.
Nous avons besoin de re-politiser ce problème. Pour cela
nous avons besoin de nouveaux dispositifs. Parmi ceux-ci l’on
trouve un “T(héâtre) d’É(vènement)“,
du “Temps Accidentel”, de “l’Objet Invisible”,
le “Principe d’Imagination”. Ce qui est une partie
du Théâtre Rationnel que j’essaie de créer.
L’une de vos questions importantes, est celle d’une
expérience du XXème Siècle après Auschwitz.
Jusqu’à quel point pensez-vous que cette nouvelle vision
et définition de notre humanité, qui est apparue avec
celle des camps de la mort, a modifiée notre relation aujourd’hui
avec la scène et l’écriture?
Ces centres d’anéantissement (tels que les camps nazis)
sont les aboutissements extrêmes de ce que sont nos prisons.
Mais ceci tient à une raison bien spécifique. Nous
confondons loi et justice. La loi ne peut produire aucune justice,
elle ne peut tout au plus qu’administrer. Elle ne peut pas
prendre en compte le paradoxe humain, elle se contente d’assigner
la culpabilité. Parce que la société ne peut
pas créer de justice – parce qu’elle est elle-même
injuste et ne comprend pas le problème – alors la société
et le Moi social se transforment en “volonté de vengeance”.
Toutes les prisons sont immorales – qu’il s’agisse
d’Auschwitz ou de la maison d’arrêt locale. Bien
sûr il y a une grande différence de rapport, ce n’est
pas la même échelle – mais l’assassinat
de quelqu’un est en soit immoral. Les prisons sont le produit
d’un système injuste qui créé –
et continuera de créer – des réactions de destruction
massive en chaîne, parce que les conséquences de cette
injustice ne peuvent continuer à être gérées
décemment jour après jour. Ceci nous conduira à
des catastrophes qui se trouvent à l’intérieur
même des idéologies qui servent à justifier
cette injustice.
Mais une société se définit aussi
par ses lois. C’est une nécessité sociale et
culturelle…
Bien sûr nous avons besoin de lois administratives, mais
elles finiront par détruire notre société si
nous n’arrivons pas à rendre celle-ci toujours plus
juste. Dans le monde moderne, tout “système de vengeance”
conduit à des réactions racistes ou fascistes. J’ai
traité cette question dans l’une de mes pièces
“Maison d’arrêt”. Mais lorsque le Berliner
Ensemble (fondé par Brecht) l’a mis en scène,
le problème a été réduit à la
forme la plus banale d’ingénierie sociale. La logique
de ce système abouti au goulag – et la raison brechtienne
seule ne peut rien contre. C’est pourquoi le brechtisme est
le théâtre du totalitarisme – et donc d’un
point de vue extrême le théâtre d’Auschwitz
et du goulag. Bien entendu nous nous trouvons à l’extrême
opposé de ce que Brecht poursuivait. Mais si vous vous méprenez
sur le paradoxe de l’humain vous êtes obligé
de finir à l’exact opposé de ce que vous aviez
l’intention de réaliser.
Nous avons besoin d’une nouvelle compréhension de
notre société – d’une nouvelle compréhension
de la définition aristotélicienne de “l’animal
politique”. Il nous faut interpréter ça à
travers une nouvelle forme de radicalisme. L’on dit actuellement
qu’un théâtre politique ne peut pas être
écrit à cause de l’actuelle désorganisation
de l’aile politique de gauche. Mais ce n’est pas vrai.
Aujourd’hui le Théâtre politique se révèle
être de plus en plus fondamental, et de plus en plus nécessaire
– il ne s’agit plus d’une simple adjonction (comme
s’était le cas dans les année 60) mais de quelque
chose qui se trouve au coeur même du politique.
L’une de vos pièces les plus poétique
et poignante, “Lear”, est une recréation du Roi
Lear de Shakespeare, à travers l’expérience
du totalitarisme et de la barbarie telles qu’elles se sont
exprimées au XXème Siècle. Pouvons nous voir
dans le traitement que vous avez effectué d’une œuvre
considérée comme le plus grand poème dramatique
du Théâtre Elisabéthain, une manière
à la fois de reconnaître et de vous détacher
d’un héritage?
J’éprouvais le besoin de réexaminer les solutions
que Shakespeare offrait au paradoxe de l’humain. Il réussit
souvent à cerner et à comprendre ce problème
avec profondeur, bien qu’il est toujours finit par aboutir
au compromis – finalement c’était un “créoniste”.
J’ai écrit “Lear“ de manière à
mettre en relation le problème de Lear avec celui d’Hamlet.
Shakespeare n’aurait pas pu écrire un jeune Lear (Richard
II, s’en approche mais il ne peut pas remettre en doute son
système politique) ou un vieil Hamlet. C’est à
nous d’accomplir cela – ou alors de déplacer
la complexité de l’âge. (C’est pour cette
raison générale que Sophocle a eut à composer
Oedipe en deux parties – le jeune Oedipe révolutionnaire
à Thèbes et le vieil Oedipe réactionnaire de
Colonne). Nous devons faire se rejoindre les problèmes d’Oedipe
et d’Antigone. C’est d’un besoin urgent pour notre
scène moderne. C’est ce que j’ai essayé
de faire à travers certains personnage: Léonard (dans
“La compagnie des hommes”), Nold (dans “Café”)
et Sweden (dans “ Le Crime du XXIème Siècle
“).Ce qui veut dire qu’il nous faut redécrire
le fondement même de la réalité humaine sans
avoir recours au supranaturel – les fantômes de Shakespeare
et les dieux des grecs – et retrouver dans notre intérêt
à tous la complexité et la richesse de l’imagination
que nous avions transféré à ces figures. Ce
qui veut dire qu’il faut redécrire l’humain.
C’est cette structure dramatique qui est présente dans
“Café”.
Le Théâtre de l’Humain, capable de placer
le spectateur face à sa conscience et à son histoire
(en devenir), a été l’un des changements apporté
par Brecht sur la scène moderne…
Pour l’instant Brecht doit être écarté
parce qu’il a tenté d’atteindre en théorie
une fausse objectivité, et jeté par-dessus bord le
principe d’imagination. En pratique ce n’est pas ce
qu’il a fait (ça ne serait possible – si jamais
cela l’était – qu’en prison, mais pas dans
des théâtres) Mais pour le moment ses pièces
sont encore trop enlisées dans sa théorie. Il faudra
du temps pour les en sortir. Pour l’instant il est destructeur,
et le théâtre dérive faussement de lui et souvent
échoue. Shakespeare a écrit entre deux révolutions
qui ont réussies – alors il pouvait se permettre d’être
radical sans être réactionnaire ou révolutionnaire.
Mais nous vivons à une époque qui est à la
fois révolutionnaire et réactionnaire – et tout
deux à des degrés sans précédents. C’est
pour cette raison qu’il nous faut en revenir aux grecs –
à des pièces qui présentent des situations
simples.
Ils savaient poser ces questions et reconnaître une situation
déterminée par le dieu qu’ils portaient à
la scène – ce dieu était le plus grand savant
(tandis que le dieu des chrétiens est le plus grand auteur
dramatique). Les grecs aspiraient à créer leur humanité
au mépris du dieu – en acceptant la responsabilité
de leurs actes en relation avec une situation donnée, ils
ont du même coup accepté la responsabilité de
cette situation – ils incorporaient ces deux phénomènes
l’un à l’autre, et en ce sens ils le rendaient
créatif: il n’existe aucun miracle dans le Théâtre
Grec, les miracles sont une invention de la chrétienté,
et représentent le coeur même de ce qu’est la
trivialité. Les miracles dans d’autres systèmes
culturels ne sont que des mythes. En fondant un “Théâtre
Rationnel“ sur des situations extrêmes – en mettant
à nu la condition humaine, comme les grecs le faisaient –
nous rendons à nouveau la question de l’humain créatrice.
Ceci ne se fait pas en adoptant des réponses ou des méthodes
classiques, ceci se fait en redéfinissant l’ensemble
du problème de notre société.
Nous connaissons tous votre oeuvre théâtrale,
mais vous êtes aussi (et probablement avant tout) poète.
Pourriez-vous nous parler de la relation et du regard que vous portez
sur la poésie, et de la manière dont celle-ci influe
sur votre œuvre dramatique?
La poésie au Théâtre est verbale et visuelle
– elle se trouve avant tout dans la relation de ces deux éléments.
La langue est devenue scientifiquement positive ou est réduite
au “Wise crack” – la version hollywoodienne d’une
sagesse de survie. Le cynisme est tourné au ridicule. (C’est
ce qui se cache derrière la plus grande partie de la langue
de Beckett.) Les auteurs dramatiques doivent créer des situations
dans lesquels les personnages sont forcés de commenter la
situation – la plus part du temps ils font références
à une action ou a un objet. La poésie doit incarner
la logique de cette situation – la voie la plus simple (parce
que la plus urgente) pour décrire la situation dans son intégrité
consiste à s’investir dans – ou à faire
partie de – la situation. Cette langue n’a pas besoin
d’être “agitée”, parce que les situations
les plus extrêmes sont aussi souvent les plus calmes.
Votre langue semble pourtant tirer sa poétique –son
lyrisme- de situations communes qui s’accumulent pour nous
conduire vers une scène de l’extrême que vous
décrivez. Pourriez-vous nous en parler?
Je considère cette langue comme étant “ une
carte de référence ”, l’exacte désignation
de ce que veut dire être – dans – la – situation.
Je n’apprécie pas la plus part des usages que l’on
fait de la “littérature” au théâtre
– parce que l’on ne fait souvent qu’imiter ce
qui est hors de la représentation dramatique. Shakespeare
vivait dans une culture littéraire – le langage biblique
des protestants était dramatique, la langue de Dieu et celle
du peuple parlaient ensemble: il en est de même dans les langages
extrême: une langue de situations humaines.
Le langage théâtral des grecque était sacré
et ne faisait pas de distinction entre parole et musique. Quand
Dieu meurt la musique change – on continue de chanter mais
il n’y a plus de chanteurs, on continue de jouer de la musique
mais il n’y a plus d’instruments. Notre musique vient
de nulle part. La musique est perçue comme une expression
bien plus profonde de son Moi, d’une certaine manière
plus fondamentale que la langue. La plus part des philosophes sont
universellement d’accord sur ce point. Mais ils ont tort.
Toute musique est une conséquence du langage, avant que la
langue n’apparaisse elle n’était considérée
que comme un bruit utile. Le bruit commence d’abord par se
transformer en musique lorsqu’il est parlé par un dieu
– lorsque les dieux “parlaient” ils “chantaient”
et ils apprirent aux humains à chanter- la parole et la musique
dépendaient l’une de l’autre. Désormais
ce n’est plus le cas, elles existent indépendamment
l’une de l’autre.
Il existe tout de même une relation entre Parole
et Musique. Dans la mesure où les notions de rythme et d’arythmie
sont inhérentes à un texte et à son interprétation…
Si nous pouvions recréer l’humanité de manière
à pouvoir nous comprendre suffisamment nous-même, il
serait alors possible pour la parole et la musique de naître
du même “être”, notre situation pourrait
les générer toute deux. Ceci ne peut être accompli
esthétiquement parce que cela dépend d’une logique
de l’imagination. Lorsque Oedipe quitte, aveugle, les portes
de la ville, il parle et il chante – pour nous ceci serait
absurde. Il en retournerait de la trivialité de l’art
de la représentation – laquelle tente d’user
arbitrairement, mystiquement de l’imagination, sans considérer
sa logique.
Notre théâtre ne court-il pas le risque de
se transformer en un art exclusivement réservé à
une petite élite intellectuelle (ou prétendue telle...),
et par conséquent prenant toujours de plus en plus de distance
avec les spectateurs, la réalité sociale de notre
époque, et de perdre son rôle fondamental dans la culture
occidentale et au sein de la société?
Le problème de notre théâtre actuel c’est
que l’on a fait pour la première fois de l’imagination
une marchandise. L’être humain est transformé
en produit de consommation – comme si un cannibale tentait
de se manger lui-même. Film, télévision, vidéo
interviennent entre le percevant et le perçu. Au théâtre,
le spectateur doit recréer la scène – laquelle
est sélectionnée (de manière à accomplir
la concentration) mais elle reste externe. L’écran
séquestre la vision. Cela va encore plus loin avec la “réalité
virtuelle”. La machine se substitue au fonctionnement biologique
de l’interprétation. L’impact est immédiat
mais l’effet est anesthésiant. La nostalgie a remplacée
la mémoire – parce que la nostalgie est une simulation.
C’est comme si une barrière s’était élevée
entre l’esprit et le Moi. Le Moi est désocialisé.
En même temps le marché a prit un grand pouvoir sur
les arts de la scène. Au lieu d’avoir une représentation
qui soit un moyen pour la justice de s’exprimer- la commercialisation
a nourri le besoin de vengeance qui créé par lui-même
son asocialité. C’est ce que commence à exprimer
la fonction structurelle des prisons.
Comment expliquer alors une fréquentation aussi
fragile de notre théâtre?
Il y a plusieurs conséquences à cela. Si un théâtre
renouvelé s’attache à recréer des situations
humaines primordiales – ceci aurait une répercussion
qui irait au-delà des spectateurs immédiats. L’esprit
humain est une structure dramatisante et il doit répondre
à l’élucidation dramatique du paradoxe –
c’est une nécessité cognitive de l’esprit.
L’influence du théâtre s’étend au-delà
de son audience immédiate, même les arts commerciaux
sont sensibles, vulnérables, à son influence –
de la même manière que toutes les églises ont
besoin (à travers la logique de l’imagination) de créer
des hérésies.
L’esprit se dramatise lui-même parce que nous sommes
des enfants nés. Les enfants sont radicaux dans leur manière
d’interroger la représentation de la justice. Les jeunes
continuent naturellement a répondre à l’art
dramatique dans le sens où les adultes grecs et jacobéens
le faisaient: c’était un besoin existentiel vital.
Il est possible que les adultes d’aujourd’hui aient
perdu ce besoin par la pression de masse de la démocratie
commerciale. Mais chaque génération créé
ses possibilités d’humanité. Ceci peut être
bâti institutionnellement. Des esprits qui peuvent continuer
à être confrontés créativement avec des
situations extrêmes ne peuvent pas les oublier. Mais la compréhension
ne s’accomplit pas à travers une révélation,
c’est une question de pratique existentielle: l’imagination
ne peut pas s’enseigner mais elle est créatrice. Le
théâtre est inutile s’il est un ghetto.
C’est tout le problème. Il s’agit d’un
ghetto institutionnel que l’on ferme pour des raisons cooptatives,
de marketing culturel, à de jeunes créateurs qui pourraient
le transformer, proposer d’autres alternatives, au-delà
des modes, qu’elles soient destinées aux prétendues
élites ou au plus grand nombre. Que faire selon vous?
Il est connu qu’il est difficile pour toute nouvelle forme
d’imagination de se faire comprendre pour ce qu’elles
sont. L’accueil réservé aux nouvelles pièces
de théâtre innovantes en est un bon exemple. Elles
sont généralement très inexactement décrites
et les vues et les opinions imputées à leurs auteurs,
sont à l’opposé de ce qu’ils sont réellement.
Ils sont attaqués pour ne pas utiliser les méthodes
qui ne font en réalité que détruire le théâtre
et le réduire à ce vicieux détritus d’Hollywood
ou de Broadway – et comme j’ai déjà été
invité à écrire pour les deux, et comme ceci
est une question technique et non un jugement personnel, je peux
en parler en connaissance de cause. Ainsi de plus en plus de jeunes
auteurs sont forcés à vivre en écrivant pour
des institutions qui les détruisent. Je pense que c’est
la raison pour laquelle Sarah Kane – la plus grande auteur
dramatique de sa génération – s’est suicidée.
Elle n’a pas accomplie cet acte parce qu’elle était
dépressive, ni par critique ou par échec. Elle s’est
suicidée parce qu’elle était confrontée
au succès – mais sans pouvoir voir comment un auteur
de théâtre pourrait continuer à écrire
dans notre situation actuelle tout en préservant cette nécessité
d’un respect de soi en tant que créateur. Elle n’a
pas vécue assez longtemps pour sonder les profondeurs de
cette situation et survivre avec un plus grand besoin d’écrire.
La réponse à cette situation est la suivante: écrire.
© Europa Revue 2006 |