Dieter Borchmeyer
Mozart –
contemporain de la Révolution française
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“Qu’il est étrange”, écrivait Heinrich
Heine en 1831 à propos de la Révolution française,
“que l’agitation de nos voisins d’outre-Rhin ait
eu une singulière parenté avec nos songes philosophiques,
dans notre tranquille Allemagne. À comparer l’histoire
de la Révolution française et celle de la philosophie
allemande, l’on doit en conclure ceci : les Français,
occupés à tant de choses sur le terrain qui les obligent
à rester vigilants, auraient sollicité de nous autres
Allemands que, pendant ce temps, nous rêvions pour eux dans
notre sommeil. Notre philosophie allemande ne serait rien d’autre
que le rêve de la Révolution française. Nous
aussi aurions vécu la rupture avec les choses existantes
et la pensée traditionnelle, de la même manière
que les Français l’ont vécue dans leur société
…”
Cette pensée de Heine a été souvent reprise.
Les Allemands auraient été “des contemporains
philosophiques du présent”, sans en être “les
contemporains historiques”, souligne Karl Marx: “Les
Allemands ont pensé en politique ce que les autres peuples
ont réalisé concrètement”. Hegel déjà
avait formulé le principe d’une “théorie
allemande” et d’une “pratique française”.
Cette formule n’a pas été reprise seulement
pour le domaine philosophique, mais également dans une même
proportion pour la littérature de la période révolutionnaire,
dans laquelle on voyait une correspondance, une sorte d’action
parallèle à la Révolution française.
C’est la raison pour laquelle déjà Friedrich
Schlegel classait parmi “les plus grandes tendances de l’époque”
le roman de Goethe les Années d’apprentissage de Wilhelm
Meister (Wilhelm Meisters Lehrjahre) de même
que la Doctrine de la science (Wissenschaftslehre) de Fichte
et la Révolution française. Ce “rapprochement”
chez Schlegel, à la différence de ce que firent plus
tard Heine ou Marx, ne sert nullement à la critique d’une
remise en question des choses telles qu’elles existaient en
Allemagne, qui s’essoufflait sur un plan purement intellectuel.
Plus encore: “Celui pour lequel aucune Révolution ne
peut paraître importante, si elle n’est pas bruyante
et palpable, ne juge pas les choses en embrassant l’histoire
de l’humanité”, ajoute-t-il. “Ce petit
livre dont la multitude bruyante ne fit pas grand cas en son temps”
jouerait donc dans l’histoire culturelle “un rôle
plus prépondérant que tout ce qui l’agite”.
L’œuvre de Mozart ne figure-t-elle pas parmi ces révolutions
silencieuses et immatérielles dont parle Schlegel? Mais que
signifiait la Révolution française, pour Mozart? La
réponse ne peut qu’être celle-ci: rien! Il n’a
été retrouvé aucune note qu’il aurait
prise à ce sujet – sur la prise de la Bastille, deux
ans avant sa mort –, dont on ait une trace documentée
écrite et dans laquelle il aurait affirmé son inclination
ou sa réprobation.
Pour Mozart, elle n’existait quasiment
pas, même si elle a signifié pour les grands
philosophes et écrivains allemands de l’époque
une véritable révolution, également de
leur horizon spirituel, qu’ils aient pris position pour
ou contre elle. Bien qu’il ait eu une profonde aversion
pour les événements français, Goethe
écrivait à Friedrich Heinrich Jacobi le 3 mars
1790: “Tu peux imaginer combien pour moi aussi la Révolution
française fut une révolution”, Mozart
lui, l'a totalement ignorée. Les opéras de Mozart,
d'autant plus que leur première fut donnée après
le début de la Révolution – Così
fan tutte, La flûte enchantée,
La clémence de Titus – présentent
un artiste au centre de l’Absolutisme éclairé
tel que le concevait Joseph II, et donc un artiste n’ayant
pas besoin de la Révolution pour être au sommet
de son époque.
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Mozart se place, en tant qu’homme et artiste, radicalement
en dehors de la Révolution française. Il est partagé
entre Ancien régime et société bourgeoise.
Le sociologue Norbert Elias le décrit comme un "artiste
homme de Cour et bourgeois", "vivant pour ainsi dire dans
deux mondes sociaux". Son sens esthétique est resté
soumis à l’aura d’une société contre
laquelle, par ailleurs, il se révoltait souvent via son comportement
personnel. Selon les termes d’Elias en effet, les canons de
cette société n’offraient "aucune place
légitime en son sein pour l’artiste tant épris
d’individualisme". Cependant Mozart revendiquait cette
place : “un génie avant l’époque des génies”.
Faisant valoir son importance artistique, il réclamait d’être
placé sur un pied d’égalité par l’élite
de cette société – une revendication que tout
au plus une petite ›cour de muses‹, déjà
fortement embourgeoisée, comme l’était le Weimar
de Goethe, pouvait et voulait bien satisfaire.
Dans sa ville natale de Salzburg qu’il haïssait, Mozart
était cependant au même niveau que les valets de chambre.
Le traitement de ces derniers ne se distinguait pas sensiblement
de celui de l’Organiste de la Cour qu’était Mozart.
Il était prisonnier du régime des Ordres “correspondant
à la lettre à l’étiquette établie
au 18ème siècle et qui n’accordait aucun traitement
privilégié au génie” (Alfred Einstein).
Le réel cas dont on faisait d’un musicien à
la Cour impériale de Vienne est mis en évidence dans
un courrier de Maria Theresia à son fils Ferdinand, auquel
s’était adressé Léopold Mozart sollicitant
une place pour son fils (à la Cour de Milan), elle qui, pourtant,
avait jadis embrassé cet enfant prodige: “Vous sollicitez
de moi que nous ayons l’obligeance de prendre le jeune Salzbourgeois
à notre service. Je ne sais pas en qualité de quoi,
car je ne crois pas que nous ayons besoin d’un compositeur
ou de gens inutiles”. Il y avait cependant une ›société‹
dans laquelle la valeur artistique de Mozart était reconnue
et dans laquelle ses origines modestes ne jouaient aucun rôle:
l’ordre des Francs-maçons. Au sein de la Loge, il était
l’égal des nobles. Ceci explique son engagement et
son ascension rapide dans la Loge, à laquelle il était
éperdument attaché.
Dans la société, hors du cercle très fermé
de l’ordre des Francs-maçons, la carrière de
Mozart avait naturellement une tout autre aura. Son échec
à Paris en 1778 en est un exemple frappant. Alors que, quinze
ans plus tôt, il avait été reconnu à
la Cour comme un enfant surdoué et exhibé comme un
amouret rococo, le public ne parvenait pas à concevoir que
cet enfant prodige devenu artiste ait l’exigence de s’élever
à la Cour: “Ce qui me cause le plus de chagrin,”
avoue Mozart avec amertume dans un courrier à son père,
le 31 juillet 1778, c’est “que les Français imbécilles
croient que j’ai encore sept ans; il est vrai qu’ils
m’ont vu à cet âge”.
Son bienfaiteur, le baron Grimm, Grand seigneur,
personnage influent sur la scène culturelle parisienne
d’avant la Révolution, a envoyé de Paris
à Salzbourg en 1778 un rapport à Léopold
Mozart, dans lequel il décrit en termes acerbes l'écart
entre la valeur artistique – d’esprit bourgeois
– que Mozart s’attribue et le code de bonne conduite
édicté par l’Ancien régime: “Il
est trop franc, peu énergique, trop facile à
berner, trop peu versé dans les moyens qui pourraient
le conduire au succès. Pour parvenir à ses fins
dans ce milieu, il faut être rusé, entreprenant,
audacieux”. Pour Grimm il est clair que c’est
justement le remarquable talent de Mozart qui l’empêche
de s’arranger avec le ›grand monde‹. “Je
souhaiterais pour son destin moitié moins de talent,
mais deux fois plus d’habileté, ainsi je ne serais
plus soucieux à son encontre”.
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Dans cette déclaration Léopold Mozart ne découvrait
rien qu’il ne sache déjà: cet homme, représentant
typique de la vieille société, ne comprenait rien
à la conscience, nouvelle pour l'époque, que son fils
avait de sa propre valeur artistique, ni à l’inadéquation
au ›monde‹ qui en résultait. Il lui semblait
on ne peut plus normal de poursuivre ses intérêts avec
la dévotion traditionnelle qui s’impose auprès
des sommités de la société. Mozart quant à
lui se montrait hostile à toute servilité, toute “courbette”
(“je ne peux le souffrir”) ainsi qu’il le confie
à son père dans une lettre datée du 10 décembre
1777. Dans un courrier adressé à la baronne Waldstaedten
le 23 août 1782, Léopold Mozart dit de son fils qu’il
veut “faire son bonheur tout de suite. Rien ne doit
l’entraver: et malheureusement, c’est justement […]
aux génies que l’on barre particulièrement le
chemin”. Et encore: “Ce sont des principes contradictoires
qui l’animent, trop et trop peu, il n’y a pas de juste
milieu”. Ce juste milieu est pourtant ce que doit trouver
celui qui prétend au succès dans ce ›grand monde‹.
Ce succès fut donc refusé à Mozart. Jamais
il n’a réussi à obtenir de la Cour qu’elle
reconnaisse sa valeur artistique. Grimm a évoqué concrètement
le fait qu’il n’ait pu réussir en particulier
à Paris et qu’il n’y ait eu tout simplement aucune
place pour lui dans la capitale du ›monde‹.
Mozart à Paris, cela rappelle la misère de Wagner
dans la capitale française. Tous deux sont animés
par la même haine de la métropole du 18ème comme
du 19ème siècle. Tous deux sont confrontés
à un concurrent surpuissant dont ils ne maîtrisent
pas les habitudes mondaines, qui certes a “moitié moins
de talent, mais deux fois plus d’habileté” qu’eux-mêmes:
pour l’un Gluck, pour l’autre Meyerbeer, deux souverains
absolus dans le monde de l’art, soumis sans réserve
aux codes de conduite en vigueur à Paris. Lorsque Gluck se
rend chez Voltaire, à Ferney, le monde cultivé fait
mention de cette rencontre “comme la rencontre de deux princes
gouverneurs”, ainsi que l’écrit Alfred Einstein.
Mozart quant à lui, de petite taille, d’apparence insignifiante,
dépourvu du charisme de la ›personnalité‹,
était incapable de convaincre la société et
demeura “totalement perdu au milieu de ce système basé
sur les intrigues et la protection, qui faisaient loi dans la grande
ville”. Naturellement il lui manquait également l’envie
de figuration qui animait le “chevalier von Gluck”.
Bien qu’il ait reçu du pape Clément XIV en 1770
le même ordre “de l’Eperon d’or” que
Gluck, et même un degré plus élevé, il
ne fit jamais usage de sa décoration. Il voulait que les
représentants des milieux aristocratiques de la Cour le reconnaissent
comme un des leurs, non pas par un titre (“Chevalier von Mozart”),
mais pour ses qualités de musicien. Sans succès éclatant,
comme nous le savons. Il ne devait pas en être autrement plus
tard pour Wagner qui, durant ses années de misère
à Paris, fut, tout autant que Mozart voué à
l’échec, car on lui reprochait sa nature impulsive
et sa diplomatie défaillante.
La présence de Mozart à Paris démontre donc
plus que clairement sa distance envers l’Ancien régime,
cependant il serait faux d’y interpréter une prédisposition
à la Révolution. Et si Wagner pouvait s’identifier
avec la Révolution de 1848 parce qu’il projetait en
elle sa vengeance pour ses expériences avilissantes à
Paris, jamais Mozart n’a exprimé de pensées
revanchardes. À l’évidence, la Révolution
de 1789 ne l'atteint pas, pas plus dans sa vie spirituelle et sentimentale
que dans l’exercice de son art. Et pourtant la création
de son dernier opéra était une initiative particulièrement
délicate sur le plan politique, eu égard aux événements
qui se dessinaient en France, même si telle n’était
pas son intention.
La clémence de Titus fut donnée en première
représentation à l’occasion du couronnement
de Léopold II en tant que roi de Bohême, le 6 septembre
1791, au Théâtre du Comte Nostic (aujourd’hui
Théâtre national) de Prague, deux bonnes années
après la prise de la Bastille. Cet opéra semble ne
pas être touché par le tournant social issu de la Révolution
française, tout comme d’ailleurs les festivités
du couronnement à Prague, qui se déroulèrent
encore une fois avec tout le faste traditionnel à la Cour
de l’›Ancien régime‹ – une sorte
de réplique d’opposition à la Révolution,
menée dans l’insouciance de la menace qui pèse
à Paris sur la sœur du roi nouvellement couronné.
Ne célèbre-t-on pas dans l’opera seria La
clémence de Titus – et l’on doit saluer
ici l’aptitude précoce de Mozart pour la musique dramatique
– une fois encore un genre d’opéra courtois déjà
désuet, comme si rien ne s’était passé,
comme si l’image du monarque absolu était encore intacte?
Certes, il est question dans cet opéra de conspirateurs désireux
d’attenter aux jours du souverain, mais sérieusement,
pouvait-il venir à l’esprit des spectateurs en 1791
que les projets de mort d’une Vitellia et d’un Sesto
puissent être une allusion à la Révolution française?
De telles conspirations, dirigées non pas contre l’institution,
mais seulement contre la personne du souverain, souvent pour des
motifs d’intérêts personnels, ont toujours existé
dans les maisons impériales et royales. De surcroît,
les conspirateurs dans Titus appartiennent aux cercles les plus
élevés – l’instigatrice du complot, Vitellia,
est en effet la fille d’un empereur déchu, qui aspire
à retrouver le trône retiré à sa famille.
Le peuple ne participe pas à ces intrigues criminelles, mais
se contente de prononcer des paroles qui témoignent de sa
fidélité envers son souverain: il réagit de
manière révoltée par un “Ah!” déclamé
par le chœur au premier acte, à la suite de l’attentat
contre l’empereur et ne distribue rien d’autre que des
louanges emphatiques à l’intention de son souverain.
Un opéra en hommage au sacre du roi, semble-t-il.
Et pourtant l’opéra de Mozart a déplu à
la Cour assemblée à Prague, en premier lieu à
l’impératrice Marie-Louise. On lui prête le fait
qu’elle aurait dit de Titus que c’était une cochonnerie
allemande ("una porcheria tedesca"), une rumeur qui s’est
répandue bien sûr seulement depuis 1871. Que ces paroles
aient été authentiques ou non, le fait que l’impératrice
– et son entourage – aient été fort mécontents
du "grand opéra" de Mozart – qui était
tout autre chose que "grand" –, est attesté
dans une lettre de l’impératrice à sa belle-fille
Marie-Thérèse, tout récemment extraite des
archives de la Cour de Vienne (Haus-, Hof- und Staatsarchiv), écrite
le lendemain de la première de l’opéra à
Prague. Le malaise ressenti d’un point de vue esthétique
par le public assistant à la première de la nouvelle
Clémence de Titus a sans aucun doute un rapport
indirect avec l’orage de la Révolution, dont les roulements
de tonnerre ont résonné bien au-delà des frontières
françaises.
Johann Baptist von Alxinger, dans ses Félicitations
adressées à la nation de Bohême (Glückwunsch
an die böhmische Nazion), rédigées à
l’occasion du couronnement de Léopold II, montre combien
l’ombre de la Révolution s’est étendue
jusqu’à Prague. Il y est décrit l’Autriche
sous son nouveau régent, en désaccord avec l’anarchie
révolutionnaire qui règne en France:
Dort legen Meuterer die freche Hand
An einen Gottgesalbten, kerkern ihn
In seine Meuern ein und prahlen noch:
Allein in ihrem Lande herrsche Freyheit;
Da Freyheit doch ein Kind der Ordnung ist
Und vom Gesetz nur groß gezogen wird. |
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Là-bas des émeutiers lèvent une main
impudente
Sur le souverain sacré, le jettent
En prison et ensuite fanfaronnent
Que seule la liberté règne dans leur pays;
Car la liberté est née de l’ordre établi
Et ne grandit que par la loi. |
Citons également les paroles d’une cantate pour les
festivités du couronnement:
Und von fernem Westen schreckte,
der Empörung rasche Flamme;
ihre rothen Funken flogen
weit, auch nur zu weit umher. |
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Et la flamme prompte de la révolte
Terrifiait du lointain Ouest;
Ses étincelles rouges volaient
Loin, également bien trop loin environ. |
Leopold II apparaît ici également comme celui qui
sauvera des menaces révolutionnaires: “Et il apparut,
notre sauveur! / Vite les orages se dissipèrent”. Le
nouvel empereur ne s’avère pas être un préservateur
rigoureux de l’ordre établi, mais un père très
doux pour la nation: “Vois, ton sujet vient se repaître/
de ta douceur paternelle”.
La clémence de Titus a elle aussi certainement
été vue sur fond de Révolution. Toujours est-il
qu’ici, comme à Paris, l’on se rebelle contre
un “souverain sacré”. Naturellement, l’attentat
contre l’empereur romain aura en tant que tel à peine
inquiété le public de la Cour, on était habitué
à cela sur une scène de théâtre. Et en
fin de compte, la Cour savait bien ce qui l’attendait. Les
Etats de Bohême s’étaient clairement accordés
avec le directeur du théâtre de Prague, Domenico Guardasoni
pour mettre en musique une nouvelle fois, dans une forme textuelle
modernisée, le libretto de Titus écrit par Pietro
Metastasio, poète à la Cour de Vienne mort en 1782,
bien connu et mis en musique de nombreuses fois. Rien de surprenant
à cela puisque l'empereur Titus, en ces temps d'absolutisme
éclairé, faisait figure de modèle antique d'une
souveraineté moderne. Un parallèle évident
entre le souverain et l’empereur romain dans le Discours
de remerciements prononcé lors de l’hommage rendu par
les Etats (Dankrede bey der Erbhuldigung der Stände),
dans lequel Léopold II est loué comme un “prince
doux et bon” qui a “rétabli l’institution
étatique ébranlée” à la suite
des agitations sociales qui viennent de secouer le pays et qui a,
dans sa “douceur paternelle” décidé de
“créer avec les fidèles Etats des provinces
[…] une constitution qui peut asseoir de manière la
plus sûre la félicité nationale”, : “Sa
Majesté peut se laisser maintenant aller paisiblement aux
élans de son cœur et, comme Titus, exercer chaque jour
des bienfaits et ainsi jouir de la béate certitude (accessible
à bien peu de princes) que l’amour de son peuple l’accompagne
toujours”.
Les Etats de Bohême se promettaient avec ce nouvel empereur
un gouvernement libéral préservant leur droits héréditaires.
Léopold II, non sans raison, voulait en faire un ›Principe
filosofo‹, tout comme son frère Joseph II mort en 1790.
En tant que Grand-duc de Toscane il avait mené des réformes
économiques et administratives de grande envergure, dans
l’esprit de l’Aufklärung (la philosophie du progrès),
et avait même montré à ses débuts une
certaine bienveillance envers la Révolution française,
bienveillance sur laquelle il revint lorsqu’il vit que sa
sœur Marie-Antoinette était menacée. En tant
qu’empereur, il dut annuler partiellement les réformes
de son frère Joseph II. Car entre-temps il était devenu
évident que les principes éclairés dont Joseph
II et d’autres princes s’étaient fait les avocats,
pensant qu’ils les amèneraient – avec le soutien
d’autres cercles de bourgeois éclairés –
à améliorer l’état absolutiste, avaient
en réalité ruiné l’Etat.
Le public aristocratique de la Cour considérait manifestement
avec suspicion ces principes éclairés sous-jacents
dans La clémence de Titus de Mozart. Le poète
de la Cour de Saxe Caterino Mazzolà avait en effet non seulement
raccourci de manière significative le livret de Metastasio,
sur les directives de Mozart, et opéré une restructuration
dramaturgique, mais il l’avait également sensiblement
modifié dans son évolution générale.
Que la bonté impériale triomphe d’une conjuration
funeste était un déroulement connu, ainsi que le montrent
les différentes adaptations musicales du libretto de Metastasio,
cela ne pouvait au fond plus déconcerter le public de la
Cour. Bien plus que le complot d’assassinat contre l’empereur,
ce qui bouleversait dans le Titus de Mozart était le comportement
de ce dernier envers ses conjurateurs. Chez Metastasio ce comportement
était guidé par l’intelligence de l’Etat,
dont la traditionnelle vertu de ›clemenza‹ du dirigeant
est seulement une des formes d’expression. Chez Mozart prime
un humanisme sensible qui mésestime les mesures de précaution
politiques. Priorité est donnée à la bonté
du dirigeant utilisée comme fondement de son action au cas
par cas, faisant fi des pertes, et que la raison d’état
contrebalancerait sans doute.
Tout ceci devait sembler incongru à la Cour impériale
plongée dans le faste traditionnel du couronnement de Prague.
Que l'on se replace dans le contexte de l'époque : à
peine trois mois auparavant, Louis XVI et Marie-Antoinette –
cette dernière étant justement la sœur du nouveau
roi de Bohême! –, avaient été découverts
et arrêtés dans leur fuite à Varennes. Même
si les événements qui agitaient la France voilaient
les festivités d’intronisation de Prague, il semblait
réellement impudent de glorifier un empereur n’opposant
à un complot d’assassinat rien d’autre que douceur
et disposition à la réconciliation. Voilà que
l’histoire se déroulait devant leurs yeux. Une telle
attitude ne pouvait mener qu’à la ruine d’un
souverain. Dans toutes les cours princières d’Europe
on s’accordait à penser que Louis XVI, par sa faiblesse,
avait sinon déclenché, tout au moins favorisé
la toute dernière ›conjuration‹ française.
Et maintenant on osait présenter à la Cour impériale,
si proche de la France par des liens de parenté, un opéra
dans lequel on magnifiait cette clémence funeste comme la
plus haute vertu de l’Etat, au moment où le couple
royal français était emprisonné pour avoir
été trop clément.
L’opéra de Mozart était donc ›politiquement
incorrect‹ à cette époque, une incorrection
à attribuer plutôt au libretto qu’à la
musique. A l’époque précédant la prise
de la Bastille, ce même libretto n’aurait pas fait scandale.
Pas plus que dans la Flûte enchantée on ne
peut voir dans La clémence de Titus une quelconque
sympathie pour la Révolution. Dans la première œuvre
en effet, un prêtre souverain absolu défend un gouvernement
éclairé et orienté vers le progrès face
à une réaction sombrement despotique. Le chemin de
la culture et de l’expérience d’un jeune prince
vers une souveraineté raisonnable et contrôlée
est présenté dans l’esprit des principes francs-maçons.
Lumière, éducation, culture s’inscrivent ici
comme des voies d’évolution vers le futur, en opposition
à toute fureur de progrès révolutionnaire.
Plus que jamais le premier des trois opéras de Mozart parus
après la prise de la Bastille – Così fan
tutte – se démarque de la Révolution. Certes
dans l’épreuve d’amour est exprimée une
profonde irritation contre les normes de comportement aristocratiques
en vigueur, sous les traits d’un philosophe matérialiste
tenant la fidélité pour une pure illusion, cependant
à la fin, l’ordre traditionnel – si fragile soit-il
– est rétabli cum grano salis. Les deux sœurs
et les deux officiers, dont l’amour est mis à l’épreuve
par le philosophe, reviennent à leurs fiançailles
un temps dérangées. La passion que les deux sœurs,
bannies de la société et de l’amour, ont vouée
aux deux prétendus Orientaux et qui apparaissait bien plus
vraie que les serments d’amour prononcés à leurs
fiancés légitimes, est en fin de compte refoulée:
elle est un simple dérangement ›exotique‹ du
calme serein, de la "bella calma" de l’individu
et de la vie sociale. Cela a des accents de Restauration plus que
de Révolution. Et la morale est la suivante: laissons-nous
guider dans les vicissitudes de la vie par la raison (“ragion”),
par un amour rationnel qui s’élève au-dessus
des complications de l’amour passion, une apathie
stoïcienne en quelque sorte. Un hymne à la souveraineté
de la raison donc – et justement souveraineté,
aboutissement d’un processus de connaissance, étranger
à toute pulsion révolutionnaire.
Non, il est difficile d’admettre que Mozart ait pu être
à cette époque un sympathisant de la Révolution
française. Mais qu’en est-il de ses œuvres précédentes?
Figaro ou Don Giovanni ne sont-ils pas quelque
chose comme le rêve de la Révolution, au sens où
l’entend Heine? Tout comme on sent planer l’ombre de
la Révolution imminente dans l’œuvre de Schiller
à ses débuts, – n’avait-il pas été
déclaré citoyen français par l’assemblée
législative française? –, même s’il
s’est affirmé plus tard comme un fervent opposant?
Y a-t-il de telles ombres projetées dans l’œuvre
de Mozart créée avant la Révolution? Dans l’histoire
intellectuelle de la période précédant la Révolution
française, quasiment aucune œuvre dramatique n’a
joué un rôle plus important que Le mariage de Figaro
de Beaumarchais. C’est justement sur cette pièce de
théâtre que s’est portée l’attention
de Mozart. L’idée de transformer en opéra, la
comédie auréolée de scandale de Beaumarchais
– dont la représentation était interdite dans
la monarchie habsbourgeoise, bien que son impression fût autorisée
– est partie, selon les dires de Da Ponte, de Mozart qui détenait
la traduction faite par Johann Rautenstrauch de cette comédie
(Vienne, 1785).
Ce qui l’a attiré dans le Mariage de Figaro
était certainement bien plus sa configuration érotique
que sa tendance révolutionnaire, cette dernière devant
être considérée comme une légende dans
l’influence que l’œuvre a laissée. Le Programme
du Mariage de Figaro initial de Beaumarchais ne laissait lui-même
encore rien transpirer d’une tendance politique de la pièce,
et s’il n’y avait le célèbre monologue
de Figaro dans l’œuvre de Beaumarchais, satire de son
époque et de la société (V, 3) qui fait voler
en éclats le cadre de l’action, une intention quasi
révolutionnaire serait à peine perceptible même
dans la pièce terminée. Le fait que Joseph II ait
interdit la représentation prévue à Vienne,
qualifiant la pièce de “scandaleuse”, relève
plus de la censure morale que politique, car le souverain était
d’un point de vue politique un censeur plutôt clément
– et naturellement la censure morale était d’autant
plus rigide. Tenant compte de cet état de fait, Da Ponte
a supprimé ou adouci les éléments moralement
scandaleux, et moins atténué l’influence politique
de son projet qu'on le l'a prétendu communément.
›Révolutionnaire‹, l’opéra de Mozart
l’est naturellement encore moins que son modèle littéraire.
La comédie d’un auteur classé, tout comme Cagliostro
ou Casanova – ou encore Lorenzo da Ponte – parmi les
figures aventurières typiques d’un Ancien Régime
décadent, ayant profité de ses ›perméabilités‹,
ne mérite sûrement pas d'être qualifié
de révolutionnaire. La moquerie de Beaumarchais à
propos de l’Ancien régime est au fond purement défaitiste,
“comme son Figaro il ne reconnaît pas de meilleur ordre
que celui qui est en vigueur. Comme pour les valets de la comédie,
comme les fripons du roman picaresque – et Figaro est l’addition
de ces personnages – l’état du monde est inchangeable,
il s’agit seulement de s’en arranger” (Norbert
Miller). Il ne viendrait même pas à l'idée de
Mozart de remettre en question l’état du monde actuel
à proprement parler, tant il a expérimenté
la perfidie de l’Ancien régime qu’il a commentée
de façon sarcastique dans ses lettres. La ›Parabase‹
du Figaro de Beaumarchais contre l’ordre social établi,
dans la scène V, 3 décriée, et sur laquelle
est fondée la longue interdiction de représentation
à Paris, a certainement été approuvée
par Mozart en certains points, en raison d’expériences
personnelles similaires, mais cela n’en fait pas pour autant
un révolutionnaire. La déclaration d’Alfred
Einstein est difficilement réfutable: “Mozart n’était
pas homme à s’intéresser à la politique”.
Et pourtant, Figaro était d’un certain point
de vue un rêve de la Révolution française: ce
que cette dernière cherchait à obtenir par la violence,
l’amour l’accomplit chez Mozart. Il est la force qui
brise les barrières sociales – ce n’est pas la
première fois dans Figaro, il était déjà
présent dans L’enlèvement au sérail.
Déjà dans cette œuvre, il se passe une sorte
de révolution amoureuse. Le quartet final du second acte,
avec son hymne à l’amour, véritable renversement
dans l’histoire de l’opéra (“Vive l’amour!”)
est, si l’on peut s’exprimer ainsi, la prise de la Bastille
de la conception aristocratique de la Cour en matière d’amour,
celui-ci devant être au service des intérêts
d’une élite sociale. L’amour dépasse chez
Mozart toutes les barrières sociales. Amor vincit omnia
– même la hiérarchie sociale.
L’anoblissement amoureux de la camériste Susanna
par exemple acquiert un poids d’autant plus important que
Figaro justement n’est pas composé en tant
qu’œuvre ›politique‹. Il n’importait
nullement à Mozart d’enterrer musicalement le statut
des personnes de rang ou même d’élever de manière
évidente celui du héros principal, tout simplement
parce que la structure des classes reste fondamentalement intacte
chez lui. On a dit que l’opéra de Mozart aurait dû
s’intituler Le nozze di Susanna. Contrairement à
ce qui se passe chez Beaumarchais, Susanna mène en effet
de plus en plus l’action, elle s’évade largement
du rôle dévolu traditionnellement à la camériste,
la servante, la ›coquette‹. Elle joue une sorte de rôle
intermédiaire entre le niveau des serviteurs et celui des
dirigeants, et c’est bien elle qui a toutes les ficelles entre
les mains. Dans le célèbre air des roses (n° 28),
elle est à la fin anoblie sur le plan musical et se rapproche
de la comtesse Almaviva, si l’on considère les critères
musicaux retenus pour chaque rang social.
Naturellement l’anoblissement de Susanna s’analyse
uniquement comme une métaphore, car l’air des roses
est marqué par une gestique musicale, une interruption, un
›ton‹ dans le sens musical autant que social, qui n’est
à vrai dire ni courtois ni bourgeois et provient encore moins
des règles établies pour la caractérisation
musicale de la classe inférieure. On y reconnaît bien
plus le ton de l’idylle pastorale, arcadienne, qui s’exprime
selon un rythme sicilien, dans un registre en fa majeur pastoral
classique, où prédominent les instruments arcadiens,
flûte, hautbois et basson. Dans cet air, Susanna est d’une
certaine manière renvoyée à l’Age d’or,
à l’époque où il n’y avait pas
de différences sociales. L’Arcadie, l’idylle
pastorale, l’état de nature, étaient alors les
modèles, à l’époque de l’Aufklärung
(siècle des Lumières), la matérialisation idéale
d’une société meilleure. La phrase attribuée
injustement à Rousseau “Retour à la nature!”
est en rapport avec la prédilection pour le genre de l’idylle,
qui était pour lui l’illustration poétique de
l’état de nature à partir de laquelle il a construit
son ›contrat social‹.
Au quasi-anoblissement de Susanna correspond l’humiliation
volontaire du comte, dans la scène finale: lorsqu’il
veut démasquer la comtesse comme infidèle, mais que
Susanna, revêtue des habits de la comtesse, lui demande pardon,
accompagnée par l’ensemble au complet, il le lui refuse
par un véhément “No! No, no, no, no, no!”
répété. Cela rappelle de manière criante
le “No!” avec lequel Don Giovanni repousse plusieurs
fois le Commandeur qui l’invite au remords. Dans l’un
comme dans l’autre opéra, le “No” représente
le refus de l’homme épris d’individualisme de
s’intégrer dans une communauté à l’humanisme
sensible. Dans Don Giovanni, il va en enfer, car le ciel
règne sur cette communauté, dans Figaro au contraire,
il vit le miracle d’une transformation, d’un retour
et d’une entrée qui effacent totalement l’existence
qu’il menait jusqu’alors, fortement égocentrique
et inconstante sur le plan sentimental. L’apparition de la
vraie comtesse, levant toute confusion, au moment où le comte
repousse tout pardon – acte majeur d’une magnanimité
sensible – produit un instant durant lequel le temps s’arrête
véritablement, tous retiennent leur respiration, dans l’attente
de quelque chose de tout à fait nouveau.
Par quoi pouvait être exprimé cet instant de silence,
sinon par une pause? C’est le quart de pause accompagné
d’un point d’orgue, avant que le comte n’engage
de ce silence, de ce mutisme éloquent sa supplique “Contessa
perdono!”. Dans un échange de rôles social jusqu’alors
sans exemple dans l’histoire de l’opéra et du
drame, et naturellement absent chez Beaumarchais, le maître
courbe le genou – démasqué comme coupable et
qui a maintenant besoin de la grâce – et demande le
pardon “in tono supplichevole”, d’un ton implorant.
La comtesse le lui accorde et l’ensemble répète
dans un choral de la plus pure tradition son oui de réconciliation,
il crée autour d’elle une communauté attentive
et sensible.
L’amour pur surmonte toutes les barrières, il forme
– à nouveau ou nouvellement – les couples: comtesse
et comte, Marcellina et Bartolo, Susanna et Figaro, Barbarina et
Cherubino; il place la bienveillance réciproque, la générosité
et le pardon au-dessus de la hiérarchie sociale. La conditio
humana est répartie de manière égale sur
les différentes couches de la société, avec
ses faces de lumière et d’ombre, la guérison
de ses faiblesses n’est interdite à aucun d’eux,
elle est le résultat de l’amour et de la coopération
solidaire, bien au-dessus des barrières sociales. Vraiment,
ici se déroule le rêve d’une Révolution
française: une égalité résultant non
pas de la violence, mais de l’amour.
Qu’en est-il dans Don Giovanni, dont la première
représentation fut donnée deux ans avant la prise
de la Bastille? On a volontiers vu en lui, en cet “anarchiste
voluptueux”, ainsi que nomme Friedrich Dieckmann le personnage
dont l’opéra porte le titre, un avant-goût de
Révolution, par différents signes précurseurs.
Il est totalement erroné de voir en Don Giovanni un précurseur
de la Révolution. Tout au contraire, il est le libertin,
aristocrate féodal portant les valeurs peu glorieuses de
l’Ancien régime : la propension à la volupté
et à l’usage de la force. Il est prompt à dégainer
son épée, toujours prêt à commettre une
agression érotique. De même que la force physique de
la noblesse d’épée tomba en disgrâce sur
le plan légal et moral, sous l'effet du mécanisme
de monopole de l’Absolutisme (éclairé), l’érotisme
galant, de provenance aristocratique, en vigueur à l’époque
fut effacé par le culte de la tendresse à la période
de l’Empfinsamkeit (le courant de la sensibilité).
Don Giovanni ne fait certes pas seulement preuve d’une grande
rapidité en matière d’épée et
d’amour, il se montre aussi expert dans la pratique de l’amour
galant, que son duettino avec Zerlina (n° 7) et sa sérénade
à la camériste de Donna Elvira (n° 16) mettent
merveilleusement en évidence. Cependant lorsque la galanterie
ne permet pas d’aller assez vite, il est fait recours à
la violence, comme cela est démontré lors de la tentative
de violence exercée par Don Giovanni dans le duettino “Là
ci darem la mano”, auprès de Zerlina qu’il tente
encore de séduire avec des manières chevaleresques,
dans le finale du premier acte.
Don Giovanni – “Cavaliere estremamente licenzioso”,
comme il est écrit dans le répertoire des rôles
du livret de Prague – est indéniablement un “personnage
insociable”, il transgresse toutes les règles de la
vie sociale, il est véritablement le ›dissoluto‹
du titre principal de l’opéra, au sens concret du terme
(Il dissoluto punito). Pour lui n’existe aucune norme
religieuse, sociale, légale ou morale, il est avant tout
l’esprit indépendant le plus radical, l’antagoniste
du discours sentimental et des codes de l’amour, justement
défendus dans l’œuvre de Mozart. Ce qui provoque
d’une part une solidarisation de ses victimes – et toutes
les personnes de l’action sont ses victimes, à l’exception
peut-être de Don Ottavio – faisant fi de toutes les
barrières de rang apparaissant ici nettement plus que dans
Figaro, d’autre part il contraint ces êtres,
entièrement disposés à la sensibilité,
à s’aliéner personnellement, s'il veulent le
maîtriser pour se protéger ou se tirer d’affaire.
Les protagonistes de Don Giovanni, contrairement à ceux
du Comte Almaviva, galant courtois coureur de jupon, ne constituent
donc pas la communauté harmonieuse éprise de sensibilité
décrite dans Figaro, ils vivent une discorde intérieure,
car la haine et la vengeance aliènent leur aptitude à
la sensibilité. C’est pourquoi cette communauté
en fête n’existe plus dans la scène finale, contrairement
à ce qui se passe dans Figaro. Leur coalition se
défait, une fois l’ordre troublé rétabli:
Donna Anna supplie Don Ottavio de repousser leur mariage “allo
sfogo del mio cor”, Donna Elvira se retire au couvent, le
couple paysan rentre chez lui et Leporello à l’auberge
– les deux derniers pour manger, comme il est d’usage
pour les petites gens qu’ils sont, dans une comédie.
Cette communauté de classes forgée dans l’urgence
se sépare à cause des “eccessi si enormi”
de ce personnage principal négatif (II, 11), ce qui n’est
pas le cas dans Figaro. Et si Don Ottavio s’est avisé
de s’adresser à eux – à la noble Donna
Elvira comme au couple de paysans Zerlina et Masetto – dans
son récitatif avant son air n° 21 (“Il mio tesoro
intanto”) comme à des “Amici miei”, après
le finale, les nobles restent toujours des nobles et les paysans
des paysans qui ne se mélangent pas. Avec la disparition
du “dissoluto punito” disparaît également
cette communauté éprise de sensibilité et faisant
fi des classes sociales.
Dans le finale du premier acte, Don Giovanni invite dans son château
toute la noce paysanne au complet, dans le dessein d’approcher
Zerlina. Il met en scène un monde bouleversé,
oui, il invite presque “la révolution dans sa maison”,
car l’ordonnancement des classes sociales n’est plus
d’actualité ; Leporello doit même aller quérir
n’importe quelles filles dans la rue (air n° 11). Don
Giovanni projette d’organiser une orgie sexuelle en bonne
et due forme dans son château, car il ne s’agit pas
d’autre chose. Le chamboulement de l’ordre établi
à l’occasion de réjouissances orgiaques s’exprime
dans l'une des inspirations les plus géniales et les plus
audacieuses de l’histoire du théâtre musical:
dans un chaos organisé d’opposition et d’imbrication
des trois danses obéissant traditionnellement à une
sémantique sociale distincte – menuet, contredanse
et ›danse allemande‹, avec leurs rythmes contrastants
et leurs superpositions de cadences raffinées (I, 20).
Ce chaos est annoncé par Don Giovanni dès le “chant
de Dionysos” de l’air du champagne:
Senza alcun ordine
La danza sia,
Chi’l minuetto
Chi la follia,
Chi l’alemanna
Farai ballar. |
|
Place à la danse
dépourvue de règles,
celle-ci tu la feras
danser en menuet,
celle-ci en follia
Celle-là en allemande. |
Don Giovanni annonce sans détours ce à quoi cela
doit servir: il veut en profiter pour aller de jeune fille en jeune
fille et se livrer avec elles aux jeux de l’amour: “Con
questa e quella / Vo’ amoreggiar”.
La fête donnée par Don Giovanni est déterminée
par un impératif de volupté: “Viva la libertà!”
(I, 20). La perversion de l’impératif catégorique
– du principe de moralité – de Kant! Agis de
telle façon que la volonté puisse toujours obéir
au principe d’abolition des lois ! Le sens donné par
Don Giovanni à la “libertà” à l’évidence
celui-ci: il revendique avant tout la liberté des masques
et avec elle l’accès de tous à sa fête
(même pour les jeunes filles de la rue): “È aperto
a tutti quanti”. On y verrait volontiers des accents résolument
républicains, voire révolutionnaires, juste deux ans
avant la prise de la Bastille, mais en réalité il
ne s’agit que d’une révolution – sexuelle
– par le haut, d’une négation des barrières
érotiques, d’une soif de liberté enivrante,
destinée à profiter à une seule personne: le
maître du château Don Giovanni, qui veut allonger sa
“liste”. En somme la libertà du libertino!
Comment s’explique-t-on alors que tous – Donna Anna,
Donna Elvira, Don Ottavio et Leporello – chantent avec lui
cet impératif, avec force? Cela ne fait aucun doute: ils
le chantent aussi, car ils donnent à la “libertà”
un autre sens: ils veulent se libérer du ›dissoluto‹
qui a plongé leur univers dans le désespoir et la
douleur, qui est sur le point de commettre son prochain crime –
la tentative de viol sur Zerlina – et que le trio masqué
durant cette fête veut terrasser. Et Leporello semble acquiescer,
car il se représente un monde dans lequel le valet est délivré
d’un tel maître – ainsi qu’il l’a
déjà annoncé au début de l’opéra,
n’être plus le valet, mais le maître: “Voglio
fa il gentiluomo, / E non voglio più servir”. (L’utopie
du subalterne, qui à la fin se cherche, doit chercher pourtant
un nouveau maître, meilleur, car sinon il ne pourrait survivre).
Ceci est justement la ›polysémie‹ de l’ensemble
mozartien: l’on chante les mêmes mots, mais chacun leur
prête un sens différent.
Chez Da Ponte/Mozart et dans l’œuvre qui lui a servi
de modèle Don Giovanni Tenorio de Gazzaniga et Bertati (1787),
le séducteur est, bien différemment de tous les drames
de Don Juan qui l’ont précédé, présenté
comme quelqu’un qui échoue. Ce concept du séducteur
voué à l’échec, avec pour corollaire
sa montée en puissance comme criminel, sa mise à l’écart
et sa qualification de socialement ›démodé‹,
a pour objectif de démontrer que l’ère de ce
héros magnifique et obsolète est bel et bien dépassée,
qu’elle est un ›Ancien régime‹ fâcheux
devant être relayé par une nouvelle ère et de
nouvelles valeurs. Cette relève est assurée par des
êtres raisonnables et sensibles, tel Don Ottavio, dans un
ordre policé offrant une vie parfaitement transparente. Le
monde ne sera plus affecté et héroïque, ne sera
plus basé sur la frénésie, la haine et l’amour
passion, mais sur la logique et les sentiments mesurés;
une alliance entre la philosophie du progrès et le sentiment
philanthropique dans lequel le concret d’un quotidien vécu
de manière responsable a plus de poids que le faste et la
solennité d’une société parasitée
et déresponsabilisée au quotidien. Cet anéantissement
d’un monde vieilli a bien sûr pour conséquence
de faire disparaître sa splendeur avec sa corruption. Le ›dissoluto‹
Don Giovanni rayonne de cette splendeur, malgré toute l’énergie
criminelle dont il use, cette splendeur à peine évoquée
dans le libretto mais évidente et imposante dans la musique
écrite par Mozart, palpable dans le faste vocal et orchestral
de la fête dissolue, sa cantilène érotique magique,
le rythme terriblement entraînant de son “chant de Dionysos”
(n° 11) et même – ou justement – dans sa perte
victorieuse et sans crainte, méprisant la mort et du Diable.
Personne n’a décrit de manière aussi ravissante
qu’Eduard Mörike l’ambiguïté de l'effet
de la première scène finale – le dialogue entre
le Commandeur et Don Giovanni. Dans sa nouvelle Le voyage de
Mozart à Prague (Mozart auf der Reise nach Prag)
(1855) , il écrit: “Et si maintenant Don Giovanni,
défiant l’ordre immuablement établi, dans un
formidable entêtement, sous la pression grandissante des forces
sataniques, se débat désespérément,
s’oppose et se démène, et à la fin disparaît,
exprimant pourtant pleinement son caractère sublime, dans
chacun de ses gestes, comment ne serions-nous pas secoués
dans tout notre être par un mélange de joie et de peur?
Un sentiment comparable à celui que l’on ressent lorsque
l’on assiste tout ébahi au prestigieux spectacle d’une
force naturelle déchaînée ou à l’incendie
d’un magnifique bateau. Contre notre gré, nous prenons
à la fois parti pour cet être grand et aveugle tout
en partageant avec un grincement sa douleur, en assistant à
son inévitable autodestruction”.
Mörike entend dans la première scène finale
de Don Giovanni réellement les grondements lointains
de la Révolution française, dont “la survenue
qui va bouleverser le monde” est imminente. Dans cette nouvelle
musicale, l’une des plus significative de la littérature
mondiale, l’art de Mozart apparaît comme un phénomène
d’une époque arrivée à un seuil, regardant
en arrière vers l’Ancien régime et dépassant
la Révolution pour se tourner vers l’avenir. La symbolique
du seuil est mise en valeur sous une forme poétique en particulier
dans le passage évoquant l’oranger planté dans
le jardin du château du comte Schinzberg: Mozart, dans un
rêve éveillé décrit avec tous les artifices
artistiques et érotiques , cueille l’un des neuf fruits
de l’arbre et le coupe en deux – moment crucial dans
l’action de la nouvelle. L’oranger, arbre remarquable,
symbolise par une figure de style le siège historique de
l’art mozartien. Il provient de l’époque de Louis
XIV, est un cadeau de Madame de Sévigné fait à
une aïeule des Schinzberg. Aux yeux de ces derniers, ce jeune
arbre était “le symbole vivant de l’attrait hautement
spirituel d’une époque quasiment portée aux
nues […] portant déjà en elle l’avenir
funeste qui n’allait pas tarder à bouleverser le monde
et dont notre innocent récit n’était pas loin”.
La Révolution française éclatera deux ans
après la visite imaginaire de Mozart au château de
Schinzberg! Nous assistons à l’agonie de l’Ancien
régime. Son “symbole” aussi, l’oranger,
avait commencé l’année précédente
à dépérir, cependant grâce à des
soins avisés, il put finalement être sauvé et
ainsi être offert comme un cadeau surprise aux fiançailles
d’Eugénie, la nièce du comte de Schinzberg.
Un poème à connotation fortement mythologique en l’honneur
du couple, né de la plume du jeune comte Max: ses neuf fruits
se réfèrent aux neuf muses. Maintenant que, par la
faute de Mozart, le neuvième fruit n’est plus, ce poème
cérémoniel en l’honneur des fiançailles
doit être corrigé: Apollon, “dieu de la musique”
s’empare de ce fruit, le plus savoureux d’entre tous
et le partage avec la “gracieuse belle” (Eugenie). Mozart
dans le rôle d’Apollon. Lui, l’artiste de l’Ancien
régime, dont la chevelure ne saurait tremper dans la source
Castalia, à l’inverse d’Apollon qui y trempa
ses boucles d’or, ainsi qu’il est mentionné de
manière ironique dans la nouvelle, est en même temps
celui qui, inconsciemment, détruit le symbole de l’Ancien
régime, pour lui attribuer une nouvelle signification tournée
vers l’avenir, dépassant les effets symboliques utilisés
jusqu’à présent. Le vrai rang social de Mozart
doit être reconnu par le monde seulement lorsque la Révolution
aura pénétré l’Europe, monde qui semble
anticipé dans le finale de Don Giovanni par le fait
que Don Juan montre un “formidable entêtement”
à défier l“immuable ordre établi”,
montrant une force destructrice déchaînée. Mozart
apparaît ainsi comme le génie d’un tournant historique;
sa musique fait exploser l’atmosphère mythologique
délicieuse chère aux cercles aristocratiques provinciaux,
évoquée dans la nouvelle de Mörike encore une
fois sur fond de parfum de déclin. Oui, elle fait en somme
éclater les dimensions de l’Ancien régime. Un
rêve de la Révolution française –
ni plus, ni moins.
© Europa Revue 2006 |