| Gérard Lefort
Quartier libre
Sami Bouajila, 40 ans. Récompensé
pour «Indigènes», impeccable en bisexuel chez
Téchiné, ce fils de Tunisiens grandi en banlieue grenobloise
réfute les clichés liés à l'immigration.

© Patrick Swirc / UGC Sami Bouajila et Catherine Deneuve dans
Le
Concile de pierre
«A quoi servent les feuilles ?» Si Sami Bouajila avait
su répondre à cette question, il y a une grosse vingtaine
d'années, il serait aujourd'hui garde forestier et pas acteur
français de tout premier ordre. A quoi servent les feuilles
? Sami Bouajila se souvient de cet instant de trou noir au concours
d'entrée à l'école des Eaux et forêts.
Il le raconte («Putain, la suée ! Je l'avais mauvaise»),
le joue même (les yeux qui roulent, la tête rentrée
dans les épaules) comme dans un sketch de Smaïn hier
ou de Jamel aujourd'hui. Pour rire, mais avec un fond de gravité
nettement plus intriguant. Qui ressemble à ce qu'on aperçoit
de lui quand on scrute son apparence : un bel homme de 40 ans, il
les fait, si tant est qu'aujourd'hui avoir 40 ans c'est en paraître
cinq de moins, en jean et pull à col rond, à la mode
mais discrètement.
Très à l'aise dans le bar tamisé d'un grand
hôtel parisien, exagérément peut-être,
comme tous ceux qui savent d'où ils viennent, quel hasard
chanceux les a propulsés, et surtout quelle pichenette du
destin pourrait les renvoyer dans l'ombre. Ce qui fait que Sami
Bouajila très vite va parler de «mon ami» Samy
Naceri. Parce que, ce soir-là, il se prépare à
partir à Hollywood avec Indigènes, sélectionné
pour l'Oscar du meilleur film étranger, et que Samy Naceri,
présentement en taule, ne sera pas du beau voyage. «Les
conneries à l'entrée des boîtes de nuit, les
verres et les snifs en trop, on a tous donné, mais lui, il
a pris. Qu'est-ce que ça va faire dans son petit coeur à
Samy s'il écoute la radio dans sa cellule et qu'on parle
de nous sans lui ? Je veux dire que je l'aime et qu'il faut qu'il
prenne soin de lui. Et puis, que je sache, c'est lui qui est en
prison et pas certains fanfarons de la télé qui ont
l'immense courage de l'enfoncer un peu plus.» On sent la colère
contenue mais au bord des larmes. Il arrive alors que le décor
du bar chic s'estompe, que le brouillard des souvenirs se propage
et que surgissent les ombres de l'enfance.
A la charnière des années 70-80, Sami Bouajila est
un adolescent dans une banlieue de Grenoble, où il est né
de mère et de père tunisiens. Il prépare un
CAP de tourneur sur métaux, traîne le dimanche, s'ennuie
ferme. Pour parachever l'ambiance Cosette, on pourrait lâcher
les gros mots : drogue, délinquance, islam... Sauf que pas
du tout. A rebours des clichés, à contre-courant d'un
certaine compassion de gauche, il ne dit pas que c'était
le paradis mais il ne lui vient pas de s'en plaindre. «Mon
papa est arrivé en France en 1956, il est devenu agent de
maîtrise dans une usine de peinture. Maman l'a rejoint en
1962, elle nous a élevés, bien élevés,
moi et mon frère. Tous les étés, jusqu'à
l'âge de 16 ans, on allait en vacances à Tunis . C'est
là-bas qu'on nous appelait les immigrés. C'est comme
ça que j'ai compris de manière quasi métaphysique
la différence entre ici et là-bas, le coup de la double
culture. Ma mère disait toujours: " Un jour on rentrera",
mais moi et mon frère on lui répondait : " Maman,
rentrer où ?" Mes parents sont de l'exil, moi non. Moi,
je suis de Grenoble ! Maman, ça la fait rire quand je dis
ça.»
Le voilà en effet juvénile, illuminé même,
pour évoquer ce temps grenoblois des «chouettes gars»
, des éducs «supers» , des randonnées,
de la varappe, du ski de fond et de la piscine, le temps de la liberté
et de l'insouciance où il ne savait pas encore qu'il était
un beur, «comme ils disent». «On démarrait
la journée au radar, on ne savait pas comment on la finirait.
Quels bons moments !» Et Sami de Grenoble retrouve les accents
du Rimbaud de Charleville quand il conclut : «On se mettait
en marge, on vivait les saisons.» Ce qui ne l'empêche
pas de réfléchir aujourd'hui aux banlieues qu'il appelle
«quartiers» comme tous ceux qui y ont vécu. Il
fait attention à ses mots, ponctue ces hésitations
de nombreux «Je ne sais pas comment dire...» . Alors
qu'il sait parfaitement comment dire : «La France métissée,
ce n'est pas un problème, c'est une chance inouïe, un
trésor humain, un pactole culturel, il serait juste temps
que les politiques soient en phase avec ce phénomène
moderne. Il y a une telle dissonance entre la visibilité
acquise des enfants de l'immigration et une certaine réticence
à les considérer comme des citoyens à part
entière.» Il se prend à témoin : «Je
suis républicain et civique. J'ai une femme et des enfants,
un garçon de 5 ans et une fille de 9 ans, dont j'estime qu'ils
ont un bel avenir ici. Merci la France, mais un peu de respect en
retour. Il faut remettre les Français, et pas seulement les
habitants des quartiers, dans la dignité de la vie.»
A l'écoute de ce quasi slogan de campagne, on se sent obligé
de lui demander pour qui il va voter. «J'ai toujours voté
à gauche.» Puis il rectifie : «Je veux dire que
j'ai toujours voté Mitterrand. 1981 ! La marche des beurs,
la Fête de la musique, la Fête de la culture ! Je ne
voudrais pas que se dissipent en moi tous ces formidables espoirs.
Aujourd'hui, les archaïsmes reviennent, cette façon
de dégainer une tonne de lois pour deux ou trois foulards,
de se faire peur avec l'islam alors que l'immense majorité
des musulmans français sont des citoyens modérés.
Quand mes parents regardent les infos à la télé,
les banlieues en flammes, le péril musulman, ils ont l'impression
qu'on leur parle de la planète Mars.» Sami Bouajila
se tait, soupire longuement : «Mais je crois que la France,
la République, est plus forte que tout cette...» Il
n'achève pas et on pense mal à sa place, on pense
«cette merde». Ce n'est pas ce qu'il voulait dire, ce
qu'il voulait dire, c'est : «cette vulgarité»
.
Sami Bouajila est un honnête homme qui pense net. Mais tout
de même, acteur, c'est un truc de tordu ? La réponse
fuse, sans ambages : «C'est sexuel. Ça relève
du plaisir, de l'abandon, du désir.» Il égrène
à toute berzingue les étapes de son ascension, comme
s'il voulait sauter toutes les cases de la marelle pour arriver
plus vite au paradis : le conservatoire de Grenoble, le centre dramatique
de Saint-Etienne, ses premiers rôles à Paris, la première
fois qu'il fut repéré (en 1995, dans Bye Bye de Karim
Dridi), « etc., etc. », dit-il. Et de synthétiser
: «J'aime entrer dans un cinéaste.» Qu'en pense
le cinéaste du moment, André Téchiné,
qui l'a dirigé dans les Témoins ? «C'est un
mélange stupéfiant d'ombre et de lumière. Sur
le tournage, il est resté distant sans que ça soit
de la froideur. Je lui ai demandé de jouer des scènes
d'homosexualité délicates car très crues. Ça
lui coûtait mais il n'a pas fait la publicité de ses
états d'âme. Il y est allé, disponible et pudique.
Il fait partie de ces acteurs qui ont un incroyable poids de vécu
simplement dans leur gestuelle. Son physique dégage une opacité
fascinante que j'avais envie de filmer. Il s'est donné, je
l'ai pris.» En écho, Bouajila traduit : «Moins
on réfléchit, plus on est un bon. Je suis un bestiau.
Je demande à un réalisateur qu'il parte avec ce qu'il
a volé.» Et les acteurs idéaux ? il cite Brando
(«Il donne de la noblesse à l'humain) et Bruce Lee
: «Trop beau ! Un héros qui se venge avec son corps,
tout l'inverse de moi, la bagarre ça n'est pas mon fort.»
Et Isabelle Adjani, la grande soeur, dans la Reine Margot : «A
son insu, elle touche ; sa fragilité, sa beauté, sa
tragédie, la reine ! Adjani quoi !» On le sent fébrile
de trouver un bon résumé, une conclusion de lui-même,
il se met à tutoyer, mais c'est à lui qu'il s'adresse
: «Tu sais quoi ? Je vis un rêve. Si tu arrives à
croire à tes rêves, tu sais quoi ? Tu vivras tes rêves.»
Au fait, à quoi servent les feuilles ?
Sami Bouajila en 6 dates 12 mai 1966 Naissance à Grenoble.
1995 Premier rôle remarqué dans Bye Bye de Karim Dridi.
2000 Drôle de Félix d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau.
2001 La Faute à Voltaire d'Abdellatif Kechiche. 2006 Prix
d'interprétation (collectif) à Cannes pour Indigènes
de Rachid Bouchared. 2007 Les Témoins d'André Téchiné.
© Libération
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