Selim Rauer
La traque, la disparition, l’attente et le désir
Essai sur le travail de la photographe Sandra
Meisel
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Ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine
vaguement au moindre mot qui le provoque, il s’agite souvent
de lui-même au-dessus de moi.
Honoré de Balzac, «Le lys dans la vallée»
Que l’expression du désir et du plaisir soient si
proches de la douleur, que la lumière soit si proche de l’ombre,
que le visible ne soit là que pour parler au nom de ce qu’il
cache, tout ceci nous pensons le savoir, nous pensons le connaître
et l’éprouver dans notre vie intérieure, dans
nos rêves, dans notre expérience du réel. Cette
ambivalence entre l’ascension et la chute possible, entre
le coup et la caresse, entre la vie et la mort, c’est dans
/ ou sur cette ligne tendue des contraires et des changements qui
nous maltraitent et nous martyrisent, et dans notre capacité
à créer l’équilibre (qui réclame
tant de force, de foi, de conviction, d’élan, de réflexion
et de spontanéité) que se joue notre existence. Cette
ambivalence, ce tremblement nous les connaissons dans notre histoire
et dans notre culture, mais plus fortement encore dans nos sentiments,
dans le fait de vivre. Cette manière de jeter une
ombre pour révéler, de froisser ou de brouiller pour
rendre visible, et de rendre ce que cache le visible tangible
à notre sensibilité, ceci nous le découvrons
de la manière la plus formidable qui soit à travers
de multiples œuvres et procédés de la littérature,
de la peinture, du théâtre, de la musique, du cinéma,
ou encore de la photographie. La manière dont le Caravage
ou Georges de La Tour usent de l’ombre et de la nuit opaque
(ce fond noir chez le maître italien) pour mettre en valeur
le corps et le sentiment qu’il exprime, l’âme
qui l’habite et l’anime; ou encore cette façon
de créer un tremblement fixe et permanent, d’évoquer
cette dissolution de la chair et de mettre en valeur le processus
de la disparition en le fixant pour toucher au nerf même de
la vie et pulser ce sentiment de vie à travers l’excitation
et l’effroi chez le spectateur comme le fit Francis Bacon,
nous révèle que nos quêtes, nos attentes et
nos expériences existentielles, qui réclament pour
elles tant de vérité, de mesure, de certitude et de
clarté, se jouent en marge même de ce que nous croyons
voir et de ce que nous prétendons obtenir.
Le travail de Sandra Meisel en tant que photographe relève
du même phénomène. Il est proche de nous, de
l’ambiguïté de nos personnalités et de
la réalité de nos contraires. Ses photographies ont
la particularité suivante: celle de ramener le rapport visuel
que nous entretenons avec la photographie, à travers une
densification et une unification de ce qui est perçu ou mise
en abîme, saisi dans le réel et subitement distancié
de lui, pour le ramener à un ordre proprement, (purement…?)
pictural, c’est-à-dire proche de la peinture. Une photo
de Meisel ne se regarde pas comme une photo en tant que document,
ni même en tant que commentaire, elle se regarde comme un
tableau, en tant qu’oeuvre. Si la photographie avait à
son origine des fonctions et des qualités rattachées
à la reproduction quantitative de ce qui était montré
et à la reproduction fidèle du réel de ce qui
était montré, elle est devenue depuis plusieurs décennies
un média artistique et journalistique devant témoigner
du vivant, de sa condition, mais surtout, à travers
ce regard, ce regard si particulier de l’être qui photographie,
en union avec le temps (c’est-à-dire le moment), l’espace
et l’objet ou sujet photographié, proposer au regard
une recréation du réel à travers le geste figé,
la pose, l’intention, l’accident et la lumière.
Cet accident du moment, du hasard, ou sa mise en scène, cette
recherche de lumières devant contribuer à recréer
le réel photographié, et confondre notre vue pour
nous amener sur d’autres voies, se réalise chez elle
en cachant ce qui est montré et par là même
en montrant ce qui est caché. Ceci est proprement le fruit
d’abord d’une réflexion, d’une recherche,
puis d’une pratique sur son propre média pour en repousser
les frontières: celles du représentable. Car c’est
bien là tout l’enjeu de son travail: la photographie
ne cherche plus simplement à faire comprendre ou à
laisser voir, elle cherche à voiler et en le faisant, à
laisser les traces de ce que nous pouvons identifier ou imaginer,
à nous faire non plus voir, mais ressentir.
Cette recherche de la sensation à travers ce qui est brouillé
ou disparu, ou transformé, et qui ne se laisse plus que deviner
pour être automatiquement recréé à travers
la perception que nous en avons et qu’elle suscite dans notre
imaginaire, fait du travail de cette artiste, une œuvre proprement
rattachée au désir, ce désir qui est
le sien et qui devient le nôtre.
Cette tendance que nous avons à aller vers un objet ou un
sujet connu ou inconnu qu’elle aura fait disparaître
ou altéré et qu’il nous faudra imaginer ou réinterpréter,
mais non par l’entendement mais par la sensation,
nous permet, à quel que niveau que se soit, de nous projeter
dans son oeuvre, ou de nous laisser absorber, c’est-à-dire
d’unir ou de fondre l’œil comme un sexe au corps
qui l’accueil.
Meisel, au même titre que de nombreux peintres, use avec
une fascination intrigante de l’autoportrait. Ce processus
qu’elle a réalisé à ses débuts,
puis par la suite dans différentes séries aux esthétiques
et aux récits différents, est une manifestation d’une
mise en jeu de soi, qui peut devenir aussi une mise en danger de
soi, en rendant l’être représenté aux
yeux de l’artiste lui-même, puis à ceux du spectateur,
semblable à un étranger, un étranger
à la fois objet de fascination et de peur : l’étranger
en soi.
Elle voyage dans différents univers, différents âges,
qui sont ceux de l’enfance, de l’adolescence, de la
sexualité, mais aussi du mythe. Une photo tel que «me
and May Day» joue sur un phénomène de multiplication
de la perception, en montrant trois aspects symboliques d’une
même figure: les pieds d’un homme ou d’une femme
(en l’occurrence ici ceux de la photographe elle-même)
le bassin, les pattes et la queue repliée d’un animal
(un chien), et le visage d’une jeune femme à peine
éteint, comme une cendre encore chaude dans laquelle un éclat
attristé et songeur continuerait de lutter. Il nous est ici
possible de voir avec une évidence à peine voilée
une représentation du mythe oedipien, ceux des pieds osseux,
blessés au-dessus desquelles des mains s’agitent comme
une flamme blanche, une révélation, ce tronc du corps
de la bête terrassée, du sphinx dont l’énigme
fut relevé, et ce visage sombre, rabattu duquel le regard
a disparu, après avoir reconnu cette vérité,
ce réel : son crime. «me and MayDay»
issu d’une série réalisée dans le cadre
d’un projet pédagogique et artistique avec des enfants
de New York montrés comme des spectres l’année
du 11 septembre 2001, utilise la réalité sociale dans
une hyperbole où le mythe ressurgit pour témoigner
de notre époque, et de notre condition dans celle-ci.
Le processus de disparition est souvent réutilisé
chez cette artiste : il est une mise en exergue, une «glorification»
du mode photographique en tant que révélateur, qui
cherche à faire voir en nous faisant prendre conscience de
l’être ou de l’objet disparu. Si ce procédé
possède une dimension probablement sociale, il est toujours
recentré sur l’individu, le sexe, le nombre, ou l’âge.
Il en va ainsi de la série «Social Red» ou «Turquois»
où l’inquiétude et l’évanescence,
la pureté de l’enfance et le regard induit de l’adulte
sur ce dernier dans un monde brutal cohabitent ensemble. Il en est
de même dans la série monochrome «Passion»,
où la photographe se met en situation dans différents
portraits, ou plans, regroupés sur une seule planche, et
où les traits de son visage, ses expressions aussi, qui vont
d’une joie excessive jusqu’à la détresse,
révèlent l’individu tel qu’il se voit,
veut être vu, puis tel qu’il est ignoré, et tel
qu’il se voit se perdre.
Regard / Reconnaissance / Attente / et Identité font parti
du même système. Et si nous parlons de disparition,
c’est bien parce que nous connaissions ce qui n’est
plus là, ou bien que nous désignons ce que nous reconnaissons
et qui est en train de disparaître. Ce phénomène,
elle va le pousser encore plus loin à travers une autre série
de portraits où des traits de visage, des corps, objets où
paysages photographiés se retrouveront par la suite effacés,
radiés, anéantis. Nous voyons là devant nous,
comme elle le ressent au-dessus d’elle-même, ce spectre
qui se dessine et s’agite, le mal d’une époque
ou l’individu nié par le regard de l’autre,
finit par se perdre lui-même de vu, ne gardant plus en lui
que ce sentiment d’étrangeté dont nous
parlions précédemment, cet inconnu face à nous
même, en nous, ou parmi nous qui semblait déjà
être le point focale des peurs et des attentions qui traversent
les hommes depuis l’Antiquité grecque, à travers
la Renaissance, jusqu’au XXIème Siècle. Nous
sommes dans notre rapport à ses photos, conduit à
nous mettre dans la position d’Orphée, cherchant à
vouloir ressaisir l’image de l’être ou de l’objet
convoité et aimé, pour le voir en nous retournant
disparaître, semblable à Eurydice.
Ce phénomène de disparition, elle va réussir
à le retransformer à nouveau en désir,
désir pour le spectateur de voir, de savoir de comprendre
ce qui se cache ou est en train de s’effacer, comme dans la
série pale «Fast nichts». Le spectateur est alors
contraint de traquer lui-même la ligne ou la courbe manquante,
gommée, fondue dans ce blanc total où des traits roses
ou bleues pastels, d’une grande douceur, continuent de subsister
ou de mentir sur ce qu’ils sont, et de tromper sur
ce qui fut. Ainsi une entrecuisse donne l’impression
d’être devenue la flamme d’une chandelle au milieu
d’un espace blanc ou le ventre et les membres d’un corps
ont quasiment, mais pas encore totalement, disparu. En même
temps que nous songeons à l’évanouissement,
au sommeil ou à la mort, nous pouvons nous représenter
une prière, celle d’une femme prêt à donner
la vie entre ces deux membres. L’objet photographié
semble avoir quitté le domaine de la photographie pour devenir
quelque chose d’autre que nous devons chercher, et que nous
ne sommes pas sûr de trouver. La photographie elle-même
semble avoir quitté le lieu de sa représentation,
ou bien alors avoir été submergée, absorbée
par autre chose, quelque chose d’inconnu, que nous n’identifions
pas encore, que nous avons tenté de saisir et qui s’échappe.
Ce travail et cette démarche artistique témoignent
à mon sens de deux choses: d’abord une œuvre d’art,
si tant est qu’elle en est une, contrairement à ce
que le rabattage et la mauvaise foi soutenue par un marketing et
un consumérisme culturel malsain tente de nous faire croire,
n’est ni un commentaire, ni la démonstration pure et
simple d’une théorie ou d’un geste intellectuel
dont l’on abuse. Une œuvre est perception, sensation,
reconnaissance, au-delà des effets et moyens utilisés.
Les travaux d’artistes tels que Gerhard Richter, ou encore
de la plus jeune Jenny Saville (qui tout deux en tant que peintres
utilisent le support de la photographie) témoignent d’une
présence dans un réel recréé par eux,
à travers ce que qu’un auteur tel que Peter Handke
nommerait le moment de la sensation vrai («Die wahre
Empfindung»). L’humain, le réel, le rêve,
le mot et la chose, ne peuvent être manipulés ou usurpés
pour une démonstration égomane, commerciale,
ou culturelle quelconque. Le concept est la plus part du temps manipulé
pour être vendu; mais souvent le concept dans sa réalisation
artistique ne contient rien en acte, il ne reste qu’un slogan,
et n’atteint jamais le statut d’œuvre. Ceci est
tout le problème de la création artistique dans l’ère
des médias, de la communication, du prétendu «concept»
publicitaire tendant à vendre un produit, en faisant passer
un message et une forme qui se sont substitués au produit
lui-même : l’objet a disparu. La manière de vendre
par la forme est devenue plus importante que le fond, que ce qui
est travaillé, puis proposé.
La deuxième chose, comme les travaux de nouveaux artistes
en témoignent dans différents domaines de l’art,
en tant que reflet des préoccupations sociales et politiques
de notre époque, c’est que la quête du bonheur,
la recherche d’une vérité, du sens
se fait pour nous aujourd’hui dans une retraite dans la sphère
du privé, plus que dans une quête d’absolu,
qui semble pourtant faire tant défaut à notre époque.
La force du travail de Sandra Meisel est de témoigner et
de représenter les deux à la fois: le privé
et le social, de faire surgir la forme d’un fond qui, plus
qu’une pensée, plus que ces mots, est un geste et une
expérience produisant une œuvre picturale, un moment
donné dans lequel il nous est possible de nous reconnaître
et de remercier, parce que ce que l’on voit là, en
des temps de désillusion et de peur, ressurgit comme un rêve
ou un mythe possible, réel dans son œuvre et authentique
dans son geste: une tentative d’absolu, cette seule chose
nourrissant nos attentes, que nous traquons, que nous désirons,
et qui ne devra jamais avoir le droit de disparaître.
© Europa Revue 2006
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